MAXENCE VAN DER MEERSCH ET LA CONSTITUTION DE L'IMAGINAIRE ROUBAISIEN
Michel DAVID
Directeur général Ville renouvelée, Éducation et Culture, Mairie de Roubaix

In : Maxence Van der Meersch : »écrire le Nord, écrire le monde » Roman 20-50, collection « Actes », Septentrion, 2001


MON ITIN
ÉRAIRE
Permettez-moi d'abord de resituer mon itinéraire, mon cousinage avec Maxence Van der Meersch. Il commence en 1982 quand le Maire de Roubaix me pro­posa, en écho à l'exposition qui se déroulait à la Bibliothèque Municipale de Lille, de réaliser une exposition pour le compte de la Ville de Roubaix retraçant la vie et l'œuvre de Maxence Van der Meersch.
1986, c'est la Mairie de Wasquehal qui, souhaitant rendre hommage à l'écrivain qui avait longtemps vécu sur son territoire, au bord du canal, me demanda une exposition dont le thème fut « Sur les traces de Maxence Van der Meersch ».
La même municipalité proposa une nouvelle exposition en 1993 qui porta cette fois-ci sur les illustrations des éditions des romans.
Dans un premier temps, il s'agissait donc de créer les conditions d'une réappropriation de la vie et de l'œuvre de Maxence Van der Meersch dans ses différentes dimensions. Dans un second temps, l'attention fut portée sur les traces physiques de la biographie de Maxence Van der Meersch, des lieux où il a vécu, mais aussi des lieux où il avait situé ses romans, tout au moins ses romans roubaisiens et, en 1993, il s'agissait de montrer comment selon qu'il s'agisse de Simons ou de Derambure, les illustrateurs des œuvres de Van der Meersch produisaient à chaque fois une lecture différente et pourtant autorisée par le texte lui-même.
A ce travail d'exposition s'est ajouté un travail de publication. Au moment de l'exposition roubaisienne, ce fut un numéro de la revue de la Bibliothèque Municipale de Roubaix «Rencontre avec...» (n°4, janvier 1983), texte qui notamment développait une analyse de « Quand les sirènes se taisent ».
En mai 1990, je publiais « Médecine» dans le numéro 15 de la revue nord, «Invasion 14, la peinture et la photographie» dans le numéro 20 et dans le numéro 32 de décembre 1998 «La figure de l'absent» consacré notamment à la place de l'étranger dans l'œuvre de Maxence Van der Meersch.
Autant dire que mon intérêt pour Maxence Van der Meersch fut sur vingt ans continu et multiple. Au-delà de cette diversité d'approches, un élément fédérateur se dégage : quel rapport cet écrivain a-t-il entretenu avec le territoire, qu'il s'agisse du territoire roubaisien ou de l'arrière-pays flamand (dans ses romans flamands La Maison dans la dune, Maria, fille de Flandre, L'Empreinte du dieu), et comment cette articulation entre l'écrivain et le territoire se joue-t-elle dans une mise en miroir constante du travail autobiographique, de l'ordre de l'intime, et du travail plus proprement social et historique ?
Le relevé des traces autobiographiques, la métaphore corporelle, voire l'usage métaphorique de la maladie, permettent cette mise en scène d'une articulation organique de l'intime et de l'historique qui est toujours mise en espace sur un territoire qui fait sens. C'est pourquoi, j'ai choisi ce jour de traiter ce sujet : « Maxence Van der Meersch et la constitution de l'imaginaire roubaisien ».

MÉMOIRE COLLECTIVE ET IDENTITÉ
Évidemment, je n'encombrerai pas mon propos d'une dissertation scientifique sur des thèmes aussi piégés et polysémiques que « imaginaire », « mémoire », « mémoire collective » et « identité ». Ces termes ont volontiers fait l'objet d'un usage par analogie ou métaphore qui autorise de nombreuses dérives comme d'attribuer à une communauté les caractères de la psychologie individuelle. Je me contenterai de poser quelques repères, sans prétention scientifique.
Une tablette de 264 avant Jésus-Christ rappelle que Simonide de Céos, poète grec du Ve siècle avant Jésus-Christ, découvrit la méthode des lieux. Cette méthode consistait à transformer ce qui devait être appris en image mentale et à situer cette image mentale sur un itinéraire familier. Dès lors, selon cette méthode mnémotechnique, la remémoration d'un itinéraire familier convoquait au fur et à mesure des images mentales qui mobilisaient des connaissances. Il n'y a pas loin de Maxence Van der Meersch à ce poète, tant le texte de Van der Meersch est riche d'images mentales qui provoquent chez nous le travail de remémoration, et tant ces images sont situées sur des itinéraires familiers.
Mais le concept de mémoire collective a été élaboré par Maurice Halbwachs dans un ouvrage célèbre La mémoire collective, en 1050, et mon propos s'attachera notamment à deux chapitres, «Mémoire individuelle et mémoire collective » et « Mémoire collective et espace ».
Dans le premier chapitre, l'auteur démontre que la mémoire collective ne saurait être l'accumulation et la fédération de mémoires individuelles mais qu'au contraire, la mémoire individuelle advient du fait qu'elle est mobilisée pur ce que l'auteur appelle «les cadres sociaux de la mémoire »
La mémoire collective n'est pas le produit cumulatif des mémoires individuelles mais, au contraire, il y a constamment interaction entre ces deux mémoires. Cette production de la mémoire collective mobilisant les mémoires individuelles a été évoquée également par Pierre Nora dans les trois tomes célèbres de son ouvrage collectif Les Lieux de la mémoire à partir de 1984, où il montre notamment comment la mémoire collective s'inscrit dans des lieux, notion qui ne se limite pas à la topographie mais qui comporte également des symboles comme le drapeau tricolore, et à ce titre comment ne pas penser qu'un roman comme Quand les sirènes se taisent, on pourrait en dire autant de Invasion 14, est un lieu de mémoire de la mémoire collective roubaisienne.
Mais la réflexion sur la mémoire collective n'a de sens que si elle nourrit une réflexion sur l'identité collective. Réfléchir sur l'identité, c'est se poser la question de comment répondre à « Qui suis-je ? ». On connaît l'importance du regard des autres dans la réponse apportée. Le regard des autres va provoquer une assignation à des stéréotypes, provoquer des stigmatisations, des disqualifications ou des valorisations, mais l'estime de soi dépend aussi des systèmes d'appartenance dans lesquels je m'inscris. « Qui suis-je ? » La réponse peut être un nom propre, un métier, un terroir, elle renvoie donc à des filiations, à des appartenances professionnelles, communautaires, politiques, religieuses, sociales ; elle renvoie aussi souvent à un territoire.
La mémoire collective va donc constituer ce récit qui inscrit, dans la continuité du temps, lu permanence et les transformations d'une identité collective. L'identité collective sera donc- cette identité collective territorialisée, (comment un territoire constitue-t-il une « communauté identifiante », comment l'identification au territoire se socialise-t-elle ?). Et la production de cette identité collective passe effectivement par des lieux, par des itinéraires, des cheminements, par des moments de célébration de la communauté, mise en scène dans des rituels symboliques. Par exemple, l'identité collective roubaisienne des années trente dans sa version socialiste passe par les manifestations ouvrières mais aussi patriotiques, passe par une géographie socialiste du territoire, (piscine, parc des sports, centre aéré, Mairie, coopérative), tous lieux qui sont le support d'un discours producteur de référents collectifs, producteur d'un sentiment d'appartenance, producteur de fierté notamment à travers l'exaltation du rôle messianique de la classe ouvrière.

QUAND LA FICTION TIENT LIEU DE MÉMOIRE
La problématique est donc celle-ci et mon intervention permet juste de l'esquisser : comment un roman comme Quand les sirènes se taisent constitue-t-il un lieu de mémoire de la mémoire collective roubaisienne, lieu de mémoire organisant une mise en scène de l'identité collective ? Quelles sont les qualités propres à ce texte qui lui permettent de fonctionner pleinement dans ce registre ?
Cette réflexion s'origine dans une anecdote : un vieux monsieur qui avait joué un rôle politique important dans la région me raconta un jour qu'il avait personnellement vécu à l'âge de seize ans les événements de la grève de 1931, et notamment les fameuses émeutes des 12 et 13 juin 1931, au carrefour de la rue de Lannoy et de la rue des Longues Haies. Il en avait donc été le témoin direct et un acteur parmi d'autres. Or, ce qu'il m'en racontait était la reproduction exacte du texte de Van der Meersch y compris dans ses exagérations évidentes.
On le sait, si la description que Van der Meersch fait de ces émeutes rappelle de nombreux faits réels, elle dramatise certains événements et condense plusieurs acteurs réels dans des personnages.
Dans le texte de Van der Meersch, la violence des affrontements, la nature des blessures, la dimension de la barricade excèdent largement la réalité attestée par les historiens. Pour prendre un seul exemple, la presse locale raconte l'épisode d'un camion chargé de ballots de laine qui a été renversé parce qu'il avait rencontré une manifestation venant de la place de la Fosse-aux-Chênes ; place Chevreul, un manifestant fut arrêté alors qu'il tentait de mettre le feu à un de ces ballots. L'incident s'arrêta là. Or, dans le texte de Van der Meersch, le patron, Jean Denoots, qui conduit lui-même ce camion, patron qui représente le courant chrétien-social du patronat et qui s'oppose donc au courant dominant qui est dans une logique d'affrontement avec les syndicats ouvriers, ce «bon patron» donc, brûle dans son véhicule, terrible holocauste. L'incident devient incendie. Or, chez notre ami, c'est bien le texte vandermeerschien qui faisait mémoire.
On voyait donc de manière éclatante la fiction prendre la place- de l'expérience dans la mémoire personnelle et devenir donc le réfèrent dominant de la mémoire. La fiction tient lieu de mémoire. D'autant que ces épisodes font l'objet d'un refoulement collectif, tant il s'agit d'un moment historique difficile à assumer par les différents acteurs de l'époque.
Evidemment, l'une des raisons de cette substitution est la légitimité que donne la traduction de ces événements dans un récit. Le récit met en ordre la mémoire et assure la domination du scripturaire. Pour faire simple «c'est écrit donc c'est vrai». La mise en roman anoblit l'événement. Mettre en roman cette grève de 1931, surtout quand l'auteur sera célébré par le prix Goncourt en 1936, c'est en quelque sorte mettre ces événements au niveau de ceux de Germinal. C'est inscrire ces événements au panthéon des événements illustres du mouvement ouvrier. C'est en quelque sorte à travers l'écrit produire une «monumentalisation» d'un mouvement ouvrier relativement négligé par les historiens. On comprend donc que ce roman, parce qu'il est un récit, parce qu'il a la force d'attestation de l'écrit, parce qu'il a de forts effets de légitimation et d'anoblissement, structure l'évocation du passé. Mais d'autres raisons peuvent être évoquées. Certaines caractéristiques du récit le rendent particulièrement apte à jouer ce rôle et les énoncés produits par ce récit rencontrent, à l'évidence, un certain nombre d'intérêts. C'est ce que je vais maintenant examiner.

LE « MOMENT » 1931
D'abord quelques rappels historiques. Roubaix n'est pas en 1931 n'importe quelle ville. C'est, en population, une grande ville de France, c'est, depuis les victoires de Jules Guesde, d’Henri Carette, puis de Jean Lebas, «la ville sainte du socialisme». Visitée de partout pour ses réalisations sociales, elle constitue en tant que vitrine un enjeu national, voire international. C'est aussi une organisation sociale relativement atypique en France. Le textile a fait la Ville. Les usines et les quartiers d'habitat ouvrier sont étroitement imbriqués. La relation au travail est particulièrement directe et les rapports de classe y sont exemplairement brutaux. L'absence de classes moyennes, l'extrême pauvreté du monde ouvrier ont construit des rapports entre patronat et ouvrier d'une radicalité sans nuance. Les grèves (1920/1921-1930/1931) mettent en scène cet affrontement de classe.
Les grèves de 1930 et 1931 vont marquer en quelque sorte l'apogée de ce mouvement par le nombre de grévistes, la durée de la grève, la dureté des affrontements. Elles constituent le plus grand mouvement de l'entre-deux guerres dans le département du Nord, prolongeant les immenses grèves de 1921 et dépassant en intensité ce que la région connaîtra en 1936 et 1938.
Apogée, elles sont en même temps l'amorce de la clôture d'une époque. Dès 1930, dans la grève dite des assurances sociales, une partie du patronat et notamment Eugène Motte rompt avec la stratégie du patronat, celle du Consortium textile dirigé de main de fer par Désiré Ley.
On se souvient du célèbre épisode où Eugène Motte gifle sur le quai de la gare de Roubaix Désiré Ley pendant la grève de 1930. Ce mouvement encore minoritaire est cependant la préfiguration de la rupture de consensus autour du Consortium qui se traduira par la dissolution de la commission syndicale du Consortium en 1938, puis la naissance pendant la guerre du Syndicat Patronal Textile.
En quelque sorte, l'affrontement de classe brutal vit ses dernières heures et se mettent en place les cadres du paritarisme tel qu'il s'organise sur le champ du logement entre Albert Prouvost, patron de la Lainière, et Victor Provo, Maire de Roubaix, dès 1943.
Cette transformation de l'attitude patronale s'appuie, on le sait, sur le dynamisme du courant chrétien-social dans cette bourgeoisie, sur la fertilité particulière du terreau roubaisien dans l'émergence du mouvement démocrate-chrétien, qu'il s'agisse du Sillon, animé dès le début du siècle par Victor Diligent, ou de la J.O.C. qui se met en place à l'initiative du Père Piat dès 1927 à Roubaix, mouvement qui sera longuement décrit dans Pêcheurs d'hommes, sans parler évidemment des prémices du M.R.P. à travers le Parti Démocrate Populaire animé par Léon Robichez, futur patron de Nord Eclair, et  par Victor Diligent, pour ne citer que quelques noms.
Pour faire court, les grèves de 1930 1931 ne sont nullement des grèves parmi d'autres. Elles constituent un moment particulier d'émergence et de clôture dans un environnement à la fois atypique et exemplaire. Elles marquent le « prcsqu'anachronisme » de rapports sociaux sortis du XIXe siècle et l'amorce d'une nouvelle régulation des rapports sociaux.
Ce caractère exceptionnel de la situation roubaisienne a d'ailleurs attiré à cette période d'autres écrivains. René Bazin publie Le Roi des Archers en 1931 qui a pour cadre le Roubaix de 1927 et notamment la rue des Longues Haies ; il y raconte l'histoire d'un vieux tisserand, Alfred Demeestcr, membre d'une société d'archers. Son patron lui propose de quitter sa courée des Longues Haies pour habiter une maison à Hem où il réinstalle des métiers à tisser à domicile mus par l'énergie électrique. René Bazin imagine dans ce roman le retour à un âge d'or supposé d'avant la révolution industrielle où des ouvriers tisserands à domicile coopèrent dans une grande communauté de travail avec leurs employeurs.
La même année, Pierre Hamp publie La laine qui se situe à Roubaix et qui commence ainsi « Le matin à Roubaix. Les bruits de sirène et de cloches sur la ville d'usine et d'église, un clocher par quartier peuplé de hautes cheminées de briques. De la campagne semée de blés et de betteraves, on savait quand Roubaix se mettait au travail ou en prière ».
Ces deux textes sont publiés en 1931, soit deux ans avant Quand les sirènes se taisent, il n'est pas inimaginable que Van der Meersch les ait lus. Le personnage d'Alfred Demeester ressemble étrangement au personnage de Fidèle dans Quand les sirènes se taisent. La force symbolique du paysage roubaisien, (la courée, la cheminée d'usine, les sirènes) est commune à ces écrivains.

L'ENJEU D'UNE TRANSACTION
Je ne rappellerai pas le récit de Quand les sirènes se taisent, mais simplement quelques traits particuliers.
Premièrement, l'accumulation des points de repère géographiques. Le texte multiplie les références aux places, aux noms d'usine, aux noms de rue, aux noms de courées. Le territoire roubaisien est structuré symboliquement : usines, Grand Place avec la Mairie, place de la Fosse-aux-Chênes avec le siège du Consortium, rue des Longues Haies et ses innombrables coinces, canal, campagne alentour. Le territoire roubaisien constitue bien la scène de ce roman, il en est le génie inspirant.
Deuxièmement, Maxence Van der Meersch décrit le monde ouvrier à travers plusieurs personnages : Fidèle, le vieil ouvrier témoignant d'un âge révolu, les familles habitant la courée, l'une plutôt socialiste, l'autre plutôt communiste, les étrangers qui sont présents comme Boli le nègre, les cabaretiers, les permanents syndicaux. Le monde ouvrier décrit par Maxence Van der Meersch reflète la mentalité d'un prolétariat peu organisé, écrasé, plutôt que le point de vue des militants ouvriers organisés et politisés.
Maxence Van der Meersch part du point de vue de la masse. C'est probablement sa femme Thérèze (Denise dans La Fille pauvre) qui lui en fournit le témoignage. Cette masse passe facilement du fatalisme à la violence aveugle. Son lien communautaire passe par le meurtre du bouc émissaire : Denoots ou Fidèle ; Elias Canetti et René Girard pourraient être ici convoqués.
Quant aux militants ouvriers, ils sont présentés à travers les stéréotypes propres à l'idéologie conservatrice. Denvaert est le représentant fictionnel évident d'Henri Lefèvre, secrétaire du syndicat textile à Roubaix depuis 1912, secrétaire de la section SFIO à partir de 1908, conseiller municipal dès 1904, alter ego de Jean Lebas. Les communistes sont particulièrement stigmatisés à travers Demasure, cabaretier dont la femme est une ancienne prostituée, qui vit des appointements de journaliste au journal communiste local L'Enchaîné. Sans parler de la famille Drouvin dont le père répète sans rien y comprendre les mots d'ordres révolutionnaires « classe contre classe » et dont un fils idiot, Fortuné, surnommé « Tune » est manipulé par Demasure appelé « le berloux » (le mauvais œil en quelque sorte), pour lancer des grenades et peindre en peinture noire des mots d'ordre révolutionnaires, quand il ne participe pas à des lynchages d'ouvriers trop timorés.
La vision du monde ouvrier qu'a Maxence Van der Meersch est donc la fusion du point de vue fataliste et aveugle de la masse inorganisée et de la disqualification sociale des militants ouvriers par le discours patronal et conservateur. Et, pourtant, ce récit fortement marqué par une idéologie doloriste, par le fatalisme social, par la stigmatisation des militants ouvriers va marquer la mémoire collective de ce monde ouvrier.
Quelles sont ces qualités qui permettent cette opération, cette transmutation ? J'en proposerai cinq :
D’abord, le texte met ses pas dans ceux de Zola. Non seulement lors du lancement de la grève, un personnage appelé Germinal prend la parole, faisant très clairement signe de cette filiation, mais tout le récit dans sa structure narrative est le parallèle de Germinal. De ce fait, l'organisation du récit met à égalité la grève de 1931 et celle de Denain, donnant à cette grève une forte réévaluation historique.
Deuxièmement, la dramatisation d'un certain nombre d'événements leur donne une signification qui va au-delà de leur sens conjoncturel. Ces événements se voient offrir une dimension mythologique et tragique, notamment dans le i apport à la barbarie, à la violence, au sacrifice, à la rédemption.
Troisièmement, la condensation d'un certain nombre de types sociaux dans des personnages très marqués permet une organisation de la mémoire selon des stéréotypes puissants. Laforge, patron de la F.G.T., représente à l'évidence Désiré Ley quand Jean Denoots représente le patronat chrétien social. Les personnages des socialistes et des communistes sont caricaturaux. Par contre, les militants chrétiens ne sont pas encore présents, comme si, en quelque sorte, le point de vue chrétien était du côté de renonciation et non de l'énoncé.
Quatrièmement, le texte par sa référence à de nombreux cléments documentaires se donne comme travail journalistique plus que fiction. Il s'agit là d'une habileté quand on sait qu'il faudra attendre 1938 pour que Van der Meersch, emmené par Gautier, militant jociste qui servira de modèle au Mardyck de Pêcheurs d'hommes, découvre le quartier des Longues Haies. Il n'est pas du tout évident que Maxence Van der Meersch fréquentait assidûment ce quartier en 1930-1931 et donc, contrairement à Emile Zola, ce n'est pas par un travail d'enquête sur le terrain qu'il a réuni les éléments de son roman mais plutôt par la lecture des journaux et les témoignages indirects. D'ailleurs, la lecture croisée de L'Enchaîné, journal communiste, La Bataille ouvrière, journal socialiste, et des journaux comme Le Grand Echo du Nord ou Le Réveil du Nord montre de manière flagrante les interactions avec le texte journalistique. À l'évidence, le ton est du côté des journaux conservateurs.
Cinquièmement, l'implication personnelle de Maxence Van der Meersch dans son objet permet de faire le lien entre sujet et histoire, individu et collectif. On sait l'importance des traces autobiographiques dans le texte de Van der Meersch. En quelque sorte, en mettant de l'intime dans le récit, il permet aux lecteurs de faire le lien dans leur mémoire entre l'expérience personnelle intime et son inscription dans un espace historique et social.
En définitive les qualités propres du récit de Maxence Van der Meersch rencontrent les intérêts des lecteurs :
- « l'héroïsation » à l'œuvre dans le texte de Van der Meersch, sa référence au modèle zolien viennent attester la dimension mythologique de l'expérience roubaisienne. En quelque sorte, Van der Meersch conforte le discours qui fait de Roubaix « la ville sainte du socialisme », l'avant-garde, mais, en même temps, il exprime un point de vue sous-représenté dans l'espace politique et social qui est celui de la masse des ouvriers surexploités et inorganisés. Héroïsant la situation roubaisienne comme le font les militants, il n'en rappelle pas moins le point de vue de ceux qui n'ont pas la parole.
- Enfin, il met remarquablement en scène la préfiguration du mouvement démocrate-chrétien. De ce point de vue, la grève de 1931, plutôt que d'être un épisode terminal et un échec, s'inscrit dans la suite glorieuse des grandes grèves et acquiert une dimension prophétique annonçant des évolutions futures.

UN « INTELLECTUEL ORGANIQUE » DÉMOCRATE-CHRÉTIEN
Ainsi donc Maxence Van der Meersch se présente comme un « intellectuel organique», au sens gramscien, reformulant l'expérience historique roubaisienne et lui donnant sens même si ce sens n'est pas abstrait de contenus idéologiques complexes, à la fois conservateur et contestataire. En délégitimant les extrêmes, le Parti Communiste et le patronat de combat, il installe la scène du paritarisme. Quand les sirènes se taisent annonce la reconfiguration du système d'acteurs roubaisiens. Cette fonction d'intellectuel organique (ou de catalyseur) mériterait d'être approfondie. Il serait intéressant d'étudier le rapport de Maxence Van der Meersch aux différents mouvements politiques qui créent le mouvement démocrate-chrétien et les raisons de son apparente abstention dans l'ordre partisan et militant. Car cet écrivain du mouvement démocrate-chrétien en fut relativement absent, marquant ainsi une distance, une singularité, une solitude qui mérite d'être interrogée. Peut-être préférait-il la position d'avocat, son métier, sa posture d'écrivain, posture significative en l'espèce puisque Victor et André Diligent en furent aussi.
De même, il serait intéressant de revisiter notamment dans l’Elu, dans Invasion 14, dans Corps et Ames les longs discours autour de la réforme de la société, leur référence aux discours contestataires du christianisme social, y compris dans ses ambiguïtés, puisque chacun sait que les intellectuels qui ont à travers le Sillon, la revue Esprit, marqué un attachement évident dans leur vie aux idéaux sociaux et à la Résistance ont pu être un moment fascinés par la tonalité anticapitaliste et anti-conservatrice des révolutions totalitaires. Ces ambiguïtés fondatrices qui sont au cœur de la contestation conservatrice sont particulièrement mises en scène dans les énoncés mais aussi dans l’énonciation du récit de Van der Meersch.
Le rapport de Van der Meersch au mouvement démocrate-chrétien, qu'il s'agisse de son inscription dans l'ordre partisan ou de ses énoncés idéologiques successifs, n'a pas fini de livrer tous ses secrets.