MEDECINE
Michel DAVID

 

Médecine : sous ce nom générique Maxence Van der Meersch désignait l'œuvre en gestation qui sera publiée sous le titre de Corps et âmes. Ce roman occupe dans la production de Van der Meersch une place majeure. On trouve la première mention de la préparation de ce travail dans une lettre du 28 mars 1936 adressée à son éditeur et ami, Monsieur Michel.
Après avoir écrit : « avez-vous fait lire L'Empreinte du Dieu ? Etes-vous sûr que sa publication ne doive pas nous nuire ? J'ai peur qu'après Invasion 14, ce livre ne fasse pas grande impression sur les critiques et le public», il indique : «d'un autre côté, Médecine, qui me demande un très gros travail, ne sera pas achevé, tant s'en faut, cette année»,
De fait, Maxence Van der Meersch travaille Médecine depuis 1934 : écrivant Invasion 14, il rencontre le chanoine Pinte, résistant, mais aussi à l'époque aumônier des hôpitaux. C'est le chanoine qui lui fournit les premiers éléments de témoignages et l'introduit dans ce milieu ; on verra que son rôle ne se limite pas là.
Et finalement ce n'est qu'en 1943 que Corps et âmes paraît. Ce texte épais aura donc occupé près de dix ans d'une carrière de moins de vingt ans! Le grand œuvre!
Roman d'autant plus central que la tuberculose qui en occupe la scène, traverse toute l'œuvre de Van der Meersch. De ce fait, on saisit à travers Médecine le rapport au corps et à l'autobiographie, double rapport qui me semble être la clé de la compréhension contemporaine du texte vandermeerschien.
Car notre interrogation sera : de quoi parle effectivement Corps et âmes ?
Des années de travail, un succès public énorme (700.000 exemplaires vendus) mais aussi une polémique terrible menée par le corps médical. A l'avant-scène, le débat thérapeutique me semble avoir occulté d'autres strates plus fondamentales.
En effet ce roman fonctionne à trois niveaux : la critique du corps médical, le débat thérapeutique, l'intrigue romanesque; nous examinerons ces trois aspects successivement.

L’élite médicale au pilori
Corps et âmes accumule une longue dénonciation de l'élite médicale. A celle-ci est associée l'élite politique de la troisième république à travers le carriériste Olivier Guerran. Quelles sont ces critiques?
C'est d'abord la dénonciation du «système» de l'hôpital. L'hôpital est l'effet de la médecine scientifique (qui exige des équipements coûteux) et de l'Etat qui s'approprie et collectivise l'acte médical. Selon Van der Meersch, l'hôpital est à la fois une scène sociale et la préfiguration d'une société totalitaire: scène sociale en tant qu'elle expose à travers les patients les sécrétions d'une société malade: prostituées syphilitiques, femmes avortées, enfants désignés comme rejetons tarés produits de la promiscuité et d'une hérédité sociale marquée par la maladie et l'alcool... Dans cet enfer, il n'est de peuple que dégénéré; on cherche en vain la compassion dans certaines pages.
Si le malade est l'emblème du peuple, l'hôpital est celui d'une société :
Ils assistaient à la réalisation décevante de ce qu'on leur avait, dans les discours électoraux, présenté comme un Eden, comme la future société idéale: le collectivisme, l'assistance étative, l'hôpital et l'hospice pour tous.
D'ailleurs, Van der Meersch dénonce le système des Assurances Sociales, mis en place en 1930, qui lui semble alimenter, par la prise en charge publique d'une partie des dépenses, le gaspillage effréné du système médical.
Au-delà de l'institution hospitalière, le médecin est cloué au pilori. Médecins incompétents, complaisants, avorteurs et diffuseurs de drogues inefficaces, médecins d'hôpital mal payés et qui donc complètent leurs revenus par l'exercice de la chirurgie à tour de bras, chirurgiens directeurs de thèses qui, par cet intermédiaire, constituent des clientèles, des féodalités, complicités véreuses avec députés et ministres pour arracher des subventions, des distinctions honorifiques, des nominations prestigieuses.
Van der Meersch dénonce notamment la complicité du médecin et du chirurgien : le médecin envoie des malades au chirurgien qui lui reverse une partie du prix de l'opération: l'un s'assure une clientèle, l'autre une rémunération; bien entendu un tel système conduit à opérer sans raison autre que mercantile.
La critique des élites installées est une constante chez Van der Meersch. Faillite des éducateurs dans Car ils ne savent ce qu'ils font, faillite de l'élite patronale et syndicale dans Quand les sirènes se taisent, faillite et démission de toutes les élites dans Invasion 14, Van der Meersch accumule les constats. Dans une seconde partie de son œuvre : L'Elu, Pêcheurs d'hommes, Le Curé d'Ars, Sainte Thérèse, il recherchera les voies de la constitution d'une nouvelle élite, dont le saint, marginal de l'institution, constitue le modèle approché. Corps et âmes se situe à la charnière de cette démarche, opposant radicalement la failite d’un corps social et l’émergence de nouveaux héros positifs : Domberlé et Michel Doutreval.
Il s'agit bien là d'un projet systématique puisque Van der Meersch projetait un Médecine des avocats, un grand roman sur le séminaire et les modèles éducatifs et une fresque sur «Invasion 40».
Mais l'intérêt du roman se situe moins dans la pertinence de certaines critiques que dans la résonance idéologique de ce discours. S'il ne luit pas de politique, Van der Meersch participe au débat d'idées, et n'en déplaise aux hagiographies, son discours emprunte fortement ici A l'idéologie pétainiste ; qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas écrit ! Je dis simplement que l'une des composantes du discours idéologique vandermeerschien, complexe, parfois paradoxal, émerge ici avec évidence. Ecoutons plutôt au fil du livre:
«On se mit à parler de la santé publique, de ce fameux "ordre des médecins" qui n'arrivait pas à voir le jour, parce que la gauche n'en veut pas ». La grande complice de l'ordre médical est désignée : la gauche. Les politiciens dont on trace le portrait peu avantageux appartiennent à l'évidence à une mouvance radicale ou socialisante. Les assurances sociales, la démagogie populiste, l'hôpital généralisé, l'étatisme triomphant, c'est la gauche qui inspire, nourrit, protège, même si patrons sans scrupules, notables véreux et autres chefs de clinique en profitent allègrement.
Disons-le tout net: publier en 1943, sous l'occupation et le régime pétainiste, un roman où l'on trouve les citations suivantes ne saurait être considéré comme insignifiant et aléatoire.

La fraude aux accidents de travail, les avortements, c'est un trop bon moyen de propagande électorale pour ceux qui trouvent leurs électeurs dans la masse. Suffrage universel sans contrepoids dans l'autorité des élites ouvrières, paysannes et bourgeoises, règne apparent d'un peuple en réalité empoisonné et mené par les puissances financières et la presse.
(t. 1, p. 85 édition originale)

II faudrait pour cela des grosses modifications à notre système actuel de suffrage prétendu universel, objecta Michel. Car cette apparence de gouvernement pour le peuple est en réalité un instrument d'asservissement aux mains de quelques minorités puissantes... Il faudrait que les élites — et je ne parle pas seulement des élites de l'argent ou du savoir, mais de toute l'élite du travail, aient davantage leur mot à dire. Car livrée à elle-même, la pauvre niasse fait d'instinct l'effort, suit les prêcheurs de facilité, de puissance, qui l'empoisonnent pour l'exploiter.
— C'est évident, reconnut Domberlé. Il faudra la prééminence des élites, des élites de toutes les classes... Mais tout revient en somme à trouver un moyen de peser l'homme d'après sa valeur morale pour lui donner en dehors de toute considération de rang social ou de fortune, une part des droits politiques proportionnée à cette valeur morale.
(p. 319, t. 2)

Et encore:
Deux puissances se disputant le monde, jour contre nuit. Bien contre Mal, l'une proposant le bonheur, la révolte contre l'épreuve, la recherche de la joie, la sexualité, la divinisation de l'humanité, le gaspillage effréné dans la surproduction à l'infini, l'uniformisation des hommes, des nations, des sexes, des logis, le collectivisme, des habitations, des hôpitaux, des hospices, de la charité publique — l'autre présentant la vie comme une épreuve, la préparation d'un mieux, à mériter par la soumission aux lois naturelles souvent dures, mais toujours utiles et bénéfiques. Et son aboutissement, c'était la résignation, le sacrifice, l'existence acceptée toute entière, sans choix, sans refus : travail, famille, enfantements, sobriété, continence, renoncement... Mais derrière ce rude effort, et sans qu'on l'ait cherché, ni demandé, il y avait le bonheur, le seul bonheur terrestre, humble et réel, qu'il soit permis à l'homme de posséder.

A travers donc la critique de l'hôpital et de la médecine institutionnelle, est en jeu l'émergence d'une nouvelle élite et d'une nouvelle morale.

Un médecin qui rêve d'enlever aux hommes leurs toxiques, de les ramener à la vie saine, loin des villes, dans le cadre familial, un médecin qui vient à la foule, la pauvre foule éblouie et dupée par les promesses des mauvais bergers et qui lui parle d'abstinence, de renoncement, de sacrifice, de vie sobre et rustique...
(t. 2, p. 17)

Dénonciation du collectivisme, de la dégénérescence de la race blanche, de l'individualisme nietzchien, critique du suffrage universel, mépris de la masse et de l'idéologie du bonheur, sans oublier le retour à la terre (t. 2, p. 24 et 25), il y a ici à l'évidence plus que l'écho d'un discours d'époque.
A la fin de Corps et âmes, une troupe d'hommes pleins d'alcool fête bruyamment la guerre évitée à Munich. Le roman se clôt sur cette scène dont l'avenir immédiat dira toute la dérision. Est-il possible de situer hors du champ du discours pétainiste cette antienne sur le bonheur et la surabondance, cause de la défaite? Qu'en est-il dès lors de cet appel à la régénérescence ? Comment cela résonnait-il en 1943?
En 1958, Albin Michel publiera à titre posthume Pourquoi j'ai écrit Corps et âmes, écrit après-guerre. Ce texte se termine par un appel que ne renieraient pas aujourd'hui les écologistes.
Notre civilisation [...] est condamnée [...]. Je dis que ce déclin est écrit. Nous mourrons d'épuisement social dans un univers d'usines et de machines qui n'auront remplacé le pain de la terre et la douceur du soleil que d'une façon illusoire et mortelle.
Le drame de notre époque, ce ne sont ni les convulsions du capitalisme, ni la montée d'un idéal social nouveau, ni la guerre imminente entre les deux géants qui se partagent l'hégémonie de la planète. Derrière ces agitations trompeuses, cachée par elles, oubliée à cause d'elle, se déroule la tragédie de l'espèce humaine condamnée maintenant à dominer sa science ou à en mourir.

De manière incidente Van der Meersch apporte ici un éclairage involontaire sur les matrices du discours écologiste.

Le débat thérapeutique
Le faux pas idéologique n'est pas le seul ; ce roman est terriblement frappé par l'histoire qui se fait. Publié en 1943, il participe à un débat qui, quelques années plus tard, sera clos.
C'est en effet l'année de la parution que la chimiothérapie sulfamidée ouvre des perspectives nouvelles quand Lehrmann en Suède met en évidence l'action du PMS (Acide Paraminosilicylique). En 1945 Waksman découvre la streptomycine. En 1952, utilisation de l'isoniazide; en association, ces trois produits font triompher des bacilles.
Van der Meersch n'ignorait pas dans Pourquoi j'ai écrit Corps et âmes l'apparition de ces traitements. Mais englué dans un système de pensée figé, il s'aveuglera sur leur efficacité. Terrible destin d'un livre qui, dès sa parution, vieillit violemment parce que l'histoire accélère !
C'est donc à une archéologie du discours de la tuberculose que nous allons nous livrer. Que la tuberculose intéresse les écrivains n'a rien d'étonnant : elle les frappe durement ; elle est la Maladie de l'époque : les statistiques l'attestent. Elle semble avoir existé de tout temps. Et c'est Laennec qui, au début du XIXe siècle, grâce à l'auscultation médiate, en échafaudera la physiologie.
A la fin du siècle, Robert Koch identifie le germe (BK) et Röntgen en découvrant les rayons X apportera sa pierre à la description et au diagnostic de la maladie.
Sur le plan thérapeutique, le XIXe siècle ne propose pas la cure de repos et la climatothérapie. Bochner et Deitveiler codifient la cure de type sanatorial, on conseille en général un régime de suralimentation basée sur la viande. A ces traitements passifs, s'ajoutent des traitements actifs aux noms barbares et aux séquelles mutilantes : collepsothérapie avec le pneumothorax artificiel et intrapleural, paralysie des diaphragmes par la section du nerf phrénique, thoracoplastie. Les années 30 verront fleurir les traitements les plus folkloriques : sels d'or, gousses d'ail, remèdes de charlatans ; l'impuissance devant la maladie génère l’irrationalisme et l’exploitation de la crédulité des pauvres gens. Phénomène connu.
Quand Van der Meersch commence à écrire, on en est là: on sait prolonger le malade, rarement le guérir. Signe d'une mort probable, la maladie est innommable ; on parle de mélancolie, de consomption, de phtisie ou plus simplement de «longue maladie».
Et puisqu'il faut trouver une explication à cette malédiction, tout un discours se structure autour de plusieurs tendances ! Un livre comme celui du Docteur Jean Héricourt : Les Maladies des sociétés (1920), illustre bien l'une d'entre elles : la tuberculose est une maladie sociale, au sens qu'elle est le symptôme de la maladie de notre société : votre corps social est vieilli, usé, et la seule thérapeutique valable ne consiste pas à s'attaquer au bacille mais à régénérer la société. Plus particulièrement, on désigne la tuberculose comme un mal urbain.
Une autre tendance développe une interprétation symbolique de la maladie.
Les romantiques en ont fait un mal «intéressant». Et puisque la tuberculose ronge les poumons et s'accompagne de fièvre, on parlera à son propos d'un mal qui consume le corps : qu'il s'agisse de la dame aux Camélias ou de Sainte Thérèse, de la courtisane ou de la sainte, le processus est le même, la passion (folie des sens ou délire mystique) brûle. L'imagerie associera d'ailleurs la tuberculose au surmenage sexuel.
Une dernière tendance a analysé le terrain psychique de l'apparition de la tuberculose. Pour Groddek, la tuberculose a à voir avec la relation à la mère et au désir. Si le désir doit être consumé, la maladie attaque le poumon, siège de la respiration, symbole de la conception et de l'enfantement: le poumon est le lieu de la première individuation, le cordon est coupé, on expulse le liquide amniotique, l'air remplit le sac et par là produit le premier cri, soit la première parole ; par la caverne tuberculeuse, le patient signale son refus, sa blessure ouverte, sa nostalgie.
Et selon certains psychologues la pneumo-infection de l'enfance, très courante, sommeille jusqu'à ce qu'un événement de l'âge adulte éclose à nouveau : la rupture d'un lien amoureux, un deuil ou l'incapacité de faire face à une demande, voire une vengeance contre le milieu en tant qu'il est quelque part insupportable.
Terrible discours où se mêlent la critique sociale, le jeu de la passion, la scène familiale. Quel matériau pour Van der Meersch s'interrogeant sur la vérité de son être !
L'originalité de Corps et âmes dans ce contexte d'impuissance thérapeutique et de discours inflationniste réside dans le plaidoyer, enthousiaste à tel point que la thèse ronge la fiction, pour la doctrine de Paul Carton, présenté sous les traits de Domberlé. Carton a défendu une doctrine appelée un peu rapidement « naturiste-végétarienne » qu'il est trop long d'expliciter : disons pour aller vite que, pour Carton, le bacille n'est pas la cause de la maladie, mais le terrain ; c’est la défaillance des résistances dues notamment à des erreurs alimentaires qui permet la virulence du bacille.
Sur le plan thérapeutique, Carton condamne la suralimentation qui aggrave et affaiblit, il propose un régime contraire, diététique, adapté à la faiblesse du patient ; plutôt que d'encombrer, il faut nettoyer. Carton défend une conception reliée de la maladie et dénonce la doctrine symptômatique.
Mais là n'est pas le plus intéressant ; l'ambition de Paul Carton fut d'édifier une synthèse entre la doctrine hippocratique et une philosophie religieuse. Chez Paul Carton aussi la maladie est un symptôme du dérèglement ; mais ce dérèglement, dû à la suralimentation, à la recherche effrénée du plaisir, à l'alcool, a sa cause profonde dans une morale hédoniste et individualiste. Héricourt et Carton se rejoignent : réforme sociale et réforme morale viendront à bout du bacille.
Chez Carton, le discours thérapeutique est donc indissociable du discours religieux ; et il trouvera dans le terrible Léon Bloy son modèle ; c'est dans le livre de Paul Carton Un héraut de Dieu, Léon Bloy que l'on trouve un chapitre intitulé « Léon Bloy et la médecine », éclairant et inquiétant. Pour Bloy, il est clair que les causes primordiales des troubles de santé sont avant tout d'ordre spirituel, parce que l'inconscience ou la mauvaise volonté entraînent à des inexécutions des règles de vie saine, qui démolissent les résistances du terrain organique, ce qui permet secondairement la réalisation des infections microbiennes (Un héraut de Dieu, Léon Bloy, p. 180).
Le principe de base est donc commun à Bloy et Carton ; mais écoutons ce qui suit :
Ah ! les braves gens, qui se sont donné tant de peine pour arriver à ne pas comprendre que telle est la forme que prend pour eux le Principe même du Mal, l'antique Démon qui fut un Esprit céleste, et que leur microbe est le dernier travestissement de la Désobéissance !
(Le Mendiant ingrat, t. 1, p. 50-51)
La putréfaction se plaignait de n'avoir pas son prophète. Alors Pasteur est venu, Pasteur au nom doux et mélibéen, et le Microbe, en retard de soixante siècles sur la création, est enfin sorti du néant.
Appris, dit Léon Bloy, une curieuse monstruosité. Il y a des femmes qui se font endormir pour échapper aux douleurs de l'enfantement. Cela me rappelle la grande dame du XVIIIe siècle, qui se saoula pour mourir. Mais cette nouveauté est peut-être plus démoniaque.
(Le Vieux de la Montagne, p. 118)

Et Carton d'ajouter:
C'est l'enseignement matérialiste et souvent même antireligieux qui a dégradé la médecine et qui l’a commercialisée et industrialisée. Envahie par un flot de primaires et d'arrivistes, empoisonnée par l'esprit anticatholique des loges qui oui lancé avec prodigalité toutes les contrefaçons des moyens naturels et sensés de guérison, la médecine moderne est devenue une foire d'empoigne. Il existe à présent certains médecins qui se livrent à l'exploitation impitoyable des malades par le moyen de la seringue, du couteau, des rayons, des instituts et des maisons de santé, des multiples analyses, des procédés d'investigation les plus vulnérants et les plus inutiles, des envois, en jeu de raquette, de spécialistes en spécialistes. Il en résulte des séries d'interventions mutilantes et de traitements immotivés, aggravés par l'appât de dichotomies scandaleuses. En tout cas, la résistance raciale décline du fait de l'empoisonnement par les vaccins et les sérums innombrables qui avilissent et rétrogradent la spécificité humorale de l'espèce.

Avant de conclure:
II faudrait un Léon Bloy de la Médecine pour venger les victimes des laboratoires, les estropiés par les graphies d'organes faites à l'aide de produits qui corrodent les tissus profonds, si délicats, les mutilés de la chirurgie industrialisée, les malades massacrés par les séries inimaginables de piqûres, les stérilisés, dans certains pays, sous le prétexte de purifier la race, des déments et des faibles, alors qu'on laisse les causes de folie et d'usure persister et s'aggraver (alcoolisme, dénaturation des aliments, taudis, innombrables spécialités pharmaceutiques, créées dans les usines de produits chimiques).
Et, à côté de ce tableau de désolation et d'abomination, il faudrait crier qu'il existe une vraie médecine qui repose sur une base spirituelle, divine et chrétienne. Elle dispense un enseignement infiniment précieux pour les malades de bonne volonté, qui ont besoin d'être éclairés et guidés. Elle se fait à la fois prophylactique, curative et sanctifiante parce qu'elle apprend aux affligés à rapporter ce qu'ils éprouvent à des causes exactes (vices d'alimentation, dévitalisations organiques, incartades de caractère). Elle leur apprend à se corriger. Elle leur enseigne que c'est la bonne conduite spirituelle, aidée du concours providentiel, qui produit et fait accepter l'obéissance aux lois naturelles. Ainsi se trouve instituée et logiquement hiérarchisée une synthèse de soins disciplinants qui assure par de justes sacrifices le bon ordre intégral, spirituel et matériel et, qui, par là même, détermine les seules guérisons qui soient réelles et durables.

On reconnaîtra dans cette conclusion le projet même de Corps et âmes.
Van der Meersch se situe clairement en tant que disciple : Carton est son père spirituel, l'ombre inquiétante de Léon Bloy, persistant, jusqu'à inaugurer L'Elu, roman de la conversion.

Auguste Lumière et la montagne magique
Dans Pourquoi j'ai écrit « Corps et Ames » Van Der Meersch se réfère constamment à Auguste Lumière, dont les conceptions médicales étaient proches de celles de Carton.
Il faut savoir en effet qu'Auguste Lumière a non seulement participé à l'invention du cinéma avec Louis, effectué des travaux importants sur la technique photographique, mais aussi développé des théories sur la conception de la maladie et sur la tuberculose, objet d'un livre de 1936.
Dans ce cadre, il donne le rôle principal aux propriétés des substances colloïdales dont sont constitués les êtres vivants. Il aboutit à une théorie dite de la médecine humorale.
Il est extraordinaire que se rencontrent dans le même personnage photographie et tuberculose. On verra immédiatement le lien essentiel qui les unit.
Qu'est-ce qu'un colloïde? Les colloïdes (de la nature de la colle, de la gélatine) se rencontrent comme produits de sécrétions cellulaires normales mais aussi comme résultat de la dégénérescence des cellules de certaines tumeurs. C'est ce déséquilibre humoral qui serait le fondement des maladies; les colloïdes donnent d'ailleurs leur rigidité aux cadavres.
Par ailleurs, on appelait collodion un liquide sirupeux, opalescent, employé en chirurgie et en photographie ! Ce liquide durcit lorsqu'on l'étend sur une large surface. Il servait au développement des plaques photographiques. Extraordinaire coïncidence, lourde de sens, quand on se rappelle que tous les progrès de la médecine en tuberculose sont liés à la capacité à «voir à travers».
Chez Laennec, on roule un cahier comme un cornet acoustique : avec le stéthoscope, l'oreille voit à l'intérieur. Chez Koch, la coloration révèle le bacille. Et grâce à Röntgen et ses rayons X, on voit à travers le corps, on en produit un négatif qui en révèle le squelette, soit la mort enfouie désormais visible.
La tuberculose n'est-elle pas une maladie de l'obscurité?
Thomas Mann dans sa Montagne magique de 1931 ne s'y était pas trompé: tout son roman pour qui veut le lire est d'abord un roman de la vision !
Il y aurait là de longs développements à faire : disons simplement que le sanatorium est une descente aux enfers inversée (c'est littéralement un satanorium), une machine à révéler (par l'exposition au soleil) la maladie, un dispositif envahi d'appareils optiques : boîte stéréoscopique, kaléidoscope, radiographie, peinture, cinéma.
Le Docteur Behrens réalise la radiographie de Madame Chauchat, dont il peint également le portrait : peinture et photographie sot liées en un couple « extériorité-intériorité » ; on dit volontiers que la peinture révèle l'être profond et que la photographie saisit l'instant ! Thomas Mann renverse la proposition : c'est la radiographie qui révèle l'intériorité ; le corps se réduit au squelette, le cœur à un sac. Quant à l'âme, vous pensez bien... !
Ainsi la radiographie opère une dissection sémantique, séparant esprit et corps et ramenant le tout à la viande.
A la recherche des cavernes, la radiographie avoue ce qu'elle est: une caméra obscura, une chambre obscure, donc obscène.
Sans être comparable au travail de Thomas Mann, le texte vandermeerschien opère lui aussi une mise à nu du corps. Chez lui, pas de corps heureux : sanies, bubons, abcès purulents, hémorragies, crachats, difformités, le corps et singulièrement celui de la femme est une malédiction et un lit de souffrances. Le premier corps qui apparaît dans  Corps et âmes est «un cadavre aux trois quarts rongé, étalé devant lui sur la table de marbre». Comment ne pas être tenté de s'en débarrasser par la consomption?
Une intrigue romanesque
On le sait, les traces autobiographiques investissent massivement les romans de Van der Meersch. Corps et âmes n'échappe à la règle.
Si Domberlé est Paul Carton, Michel Doutreval est Maxence. Et à travers Michel, Maxence déroule encore une fois le même scénario, la même scène fondatrice que l'on peut résumer ainsi : le fils, promis à un grand avenir, tombe amoureux d'une pauvre ouvrière tuberculeuse. Il doit choisir entre cet amour et l'obéissance au père. Il choisit l'amour. Suit une terrible crise de doute sur la décision prise. Finalement il comprend que le renoncement fait accéder au seul amour véritable.
C'est ce scénario qui constitue le noyau dur de l'adaptation théâtrale de Corps et âmes. Exit le débat thérapeutique, l'installation du médecin dans le Nord, le docteur Domberlé. Restent le docteur Doutreval, ses filles et leurs aventures successives.
Le substrat autobiographique de l'œuvre apparaît ici hors de sa gangue idéologique et l'aveu est transparent.
Groix : Un médecin, ça épouse une maîtresse — une catin quelquefois.
C'est l'honneur de la profession.
Regnoult: Ben, et un avocat, un notaire?
Groix : Jamais !       
Deuxième étudiant : Non ? Groix : C'est l'honneur de la profession, mon petit !
(Albin Michel, p. 24)

Tout est dit. Maxence, le futur avocat a failli à la morale du milieu. Seule sa transfiguration en médecin sauvera l'honneur.

Tuberculose : la question autobiographique
Nous en venons tout naturellement à la question inévitable des racines autobiographiques de cette fascination pour la tuberculose. Autrement dit: Maxence Van der Meersch était-il tuberculeux?
Nous disposons de témoignages contradictoires sur cette question. Journalistes et littérateurs ont souvent écrit que Maxence était mort des «suites d'une longue maladie», que sa femme avait contracté la maladie en 1935...
Par contre, des proches certifient qu'il ne s'agit là que d'affabulations et que sa mort serait la conclusion d'une longue phase dépressive où il se serait laissé mourir après s'être affaibli à suivre de façon trop stricte le régime alimentaire du docteur Carton.
Nous livrons aux lecteurs deux témoignages inédits.
Le premier est la transcription d'un entretien avec le chanoine Pinte.
II décrit sa rencontre avec Maxence vers 1934. Il indique que la rencontre avec la médecine et celle avec la religion ne font qu'une.
« Je voulais essayer de sauver le corps avec l'âme et pensais qu'il n'y en avait qu'un qui pouvait donner la médication, c'était Carton». Le chanoine précise que Maxence était malade à l'époque sans indiquer la maladie dont il s'agit.
Un autre témoignage est apporté par madame Charlet qui fut gouvernante chez Maxence de 1946 à 1951. Elle indique que de mai 1950 à janvier 1951 Van der Meersch ne voulut plus s'alimenter. « Refusant de se nourrir, se déclarant épuisé, notre auteur s'alite en mai 1950». « II refuse de se laisser soigner et n'accepte pas d'assistance médicale». «Devenu cadavérique, ne pouvant plus ni déféquer ni uriner, se plaignant de douleurs atroces dans le ventre (le docteur Ferrier parlera d'occlusion et de tuberculose intestinale), il sombrera bientôt dans le délire».
Aucun témoignage donc n'atteste avec certitude de l'existence d'une tuberculose pulmonaire.
Voyons maintenant la correspondance. L'examen de la correspondance avec les Editions Albin Michel, avec le Doyen Spanneut, le chanoine Tiberghien et Simons, apporte là encore peu d'informations.
La première référence à la maladie date d'une lettre de Thérèse, sa femme, le 2 mars 1943 : «pour le moment il est souffrant et ne peut assumer cette fatigue». En 1945, il est vers juillet en Savoie pour se soigner. Le 22 novembre 1946, il écrit au chanoine Tiberghien:
« Vous ne pouvez pas comprendre la fragilité de deux malheureux qui s’efforcent jour après jour de durer. Ma femme, hier, en vous recevant faisait 38. Nous devrions être morts depuis longtemps ».
C’est dans une lettre d'avril 1947 que Maxence décrit explicitement des symptômes d'affection pulmonaire.
« Toujours l'incertitude. Décongestion nette du poumon, en tout cas. Je saurais à quoi m'en tenir d'ici une quinzaine de jours. Si j'arrive à enrayer les crachats de sang, à me réalimenter et à reprendre un peu de force, rien n'est perdu. »
Dans une lettre non datée mais écrite probablement en 1947, on trouve: «J'ai les nerfs usés autant que le reste. On me cherche quelque chose vers Tours, Nantes et Lyon... Tout de même en gros, impression que le fond a été atteint et ça ne descendra pas plus bas. Amaigrissement enrayé. Fièvre aussi, crachats sanglants moins fréquents».
Faut-il le rappeler, 1945-1946 et 1947 sont des années noires : polémiques sur Médecine, condamnation de Sainte Thérèse, mort du père en 1946, mort de Carton en 1947. Affaibli par la guerre, épuisé par l'écriture qu'il décrit comme une épreuve physique, déprimé par ses ennuis et les décès, Maxence semble sombrer dans la maladie.
A Simons, il écrit fin 1947 : « oui, je suis à Cucq. A Lyon, failli clamser, avec ma légitime d'ailleurs». Le 2 avril 1949: «à peu près remis, j'ai repris le travail». Vers novembre-décembre 1950: «la chute en poids continue», et toujours vers 1950: «complications cardiaques, accident possible...».
Concluons : impossible de nier la réalité de la maladie à partir de 1943/1945, même si une ambiguïté subsiste sur la nature effective de celle-ci.
C'est uniquement dans le seul texte «strictement» autobiographique publié en 1937 dans Etudes carmélitaines que Van der Meersch parle explicitement de tuberculose. Encore faut-il être attentif.
Parlant de son aventure avec Marthe (même là nous n'échappons pas à la mise en fiction du réel), il dit : « elle devint malade. Les médecins la soignèrent coûteusement et ne me cachèrent pas que la tuberculose l'attendait... J'y perdis la santé moi-même... Un jour ou l'autre, elle deviendrait tuberculeuse et s'en irait me laissant probablement contaminé et condamné...».
Signalons donc que ce texte écrit en 1937 évoque la tuberculose de sa femme au conditionnel. Il fait état d'une menace angoissante et non d'une réalité, d'autant qu'il écrit à la fin: «nous savons maintenant que le péril s'éloigne, qu'il ne reviendra plus».
Faisons une hypothèse. Vers 1930/1931, Thérèse tombe malade. Elle risque la tuberculose. Terrible angoisse: Maxence la voit morte, il se voit contaminé. Dès 1934, il est un disciple du docteur Carton. Le mal s'éloigne. Mais la guerre et les coups durs d'après-guerre provoquent
une rechute. Tous deux sont malades. Déprimé, à partir de 1950, Maxence se laissera mourir.
Reprenons maintenant les textes. Car ils ne savent pas ce qu’ils font, publié en 1933, raconte cette terrible angoisse. Van der Meersch se dédouble en un narrateur à la recherche d'un bon sujet, et en Rameau le double du jeune Maxence.
Rameau est malade de la poitrine mais il prétend se soigner lui-même. Il raconte au narrateur son histoire personnelle: l'éducation matérialiste de la mère, la rencontre avec Agnès l'ouvrière, l'installation dans un garni. Rameau en veut à Agnès de devoir «dire adieu au plaisir» cl à la vie facile. Il trompe Agnès avec la sœur de celle-ci. Agnès tombe malade; dans son agonie elle pardonne à Rameau qui se découvre contaminé.
Terrible histoire, terribles aveux !
D'autant que Van der Meersch dans la postface de 1941 dira: « Rameau c'était moi ! ».
Peut-être là découvrons-nous le secret de Corps et âmes, son véritable ressort : écrite lors de la préparation de Corps et âmes, cette postface coûte à Maxence ; la réédition de Car ils ne savent... est pour lui une épreuve, une corvée.
Peut-être en 1941, alors que le doute terrible est surmonté, les retrouvailles avec de tels aveux, la confrontation avec les idées noires d'antan sont quelque part insupportables.
Corps et âmes viendrait en quelque sorte effacer Car ils ne savent... : Evelyne guérira et Michel comprendra le véritable amour.
Il faudrait donc imaginer l'ensemble de l'œuvre de Maxence Van der Meersch comme la réécriture constante et douloureuse de sa propre histoire.