Collectif. Roubaix/Oh, quelle ville !. Le Mook Autrement, Paris, 2014

Michel David est l'un des analystes reconnus de l'évolution de la ville. Il nous livre sa cartographie personnelle de Roubaix.
Improbable est Roubaix qui continue d'offrir, malgré la crise, l'inouï au bout de la rue.

 

4 RUE DE CROIX

Mes parents, venus de Bretagne et de Sarthe, via Paris, immigrés de l'intérieur, ont racheté en 1954 une petite boulangerie populaire, 4 rue de Croix. Le passage un peu inquiétant par le fort Sion permettait d'accéder par un couloir sombre à l'Épeule.
Souvenir ou légende, on dit qu'à la fin des années 1950, il n'était pas rare de voir au petit matin un corps déposé sur le trottoir, témoin immobile de la guerre civile entre mouvements nationalistes algériens. Tout a été rasé. Un centre social, le Nautilus, a pris sa place. Les courées ont disparu, des immeubles sociaux ont planté leur air de rien. Le social a remplacé le populaire sur fond de destruction des sociabilités. Il reste le souvenir des marchés hebdomadaires qui scandaient le temps des femmes, dans une ambiance d'abondance criarde.

RUE DES ARTS, ECOLE VICTOR-HUGO
Bâtiment imposant et conquérant de la IIIe République, l'école Victor-Hugo témoigne que la République, ici, fut d'abord institutrice. La proximité de la piscine de la rue des Champs permettait aux élèves « d'avoir piscine ». Chacun a donc pu vérifier le faible talent pédagogique des maîtres-nageurs. Revenus sous la pluie de ce temple hygiéniste, les élèves finissaient leur journée à l'étude. C'est sous la férule bienveillante du maître, encore un, que certains eurent l'illumination d'un destin scolaire positif. Il fallait pour cela le miracle d'une parole qui levait la confiance, reconnaissait un talent, et ce faisant, le faisait grandir.

LA PAGODE LAOTIENNE
Un jour, les amis bouddhistes lao nous indiquent qu'ils souhaitent édifier sur les bords du canal une nouvelle pagode, copie exacte d'une pagode célèbre du XVe siècle. Les toits colorés de l'édifice se refléteront dans l'eau du canal, attirant les touristes.
Il faut beaucoup d'imagination et de patriotisme local pour penser de telles images. Et pourtant, le canal, cette friche industrielle à ciel ouvert, cimetière de voitures volées à l'abandon, devient peu à peu un lieu de promenades, de loisirs et parfois de navigation de plaisance. Ici et là, des usines pourries sont devenues des lofts prisés. Le quartier de l'Union, plus au nord, repousse la frontière urbaine sur le thème de la nouvelle économie. Et pourtant, les ouvriers patients de cette pagode y travaillent chaque jour et elle sera bientôt inaugurée, toute en couleurs vives, spectacle complètement improbable surgi entre deux murs de briques.

 

LA CONDITION PUBLIQUE
Imposant édifice de style hispano-mauresque, logé au bord du quartier du Pile, qui est avec l'Aima et l'Épeule le quartier le plus populaire et le plus pauvre de la ville, la Condition publique n'est pas une usine, mais un conditionnement qui stocke les matières nécessaires à l'industrie. Cet îlot imposant est traversé par une rue couverte, la seule de la ville. Afin de garantir un taux d'humidité conforme, on installa sur les toits-terrasses des pelouses ! Jardin suspendu qui tutoie les cheminées, l'herbe se mélange à des espèces inconnues, apportées par le pollen accroché aux toiles de jute qui convergeaient du monde entier.
Le 15 mai 2004, dans le cadre de « Lille 2004 », ce fut l'ouverture de la Condition publique, manufacture culturelle. Cette période fut un moment utopique intense. On se souvient d'Extra-Mundi sur le thème de la Jamaïque, de Manu Chao jouant à l'improviste pendant une résidence d'un mois, d'un camping international qui fit vivre sous les sheds des anciens entrepôts plus de quatre cents activistes culturels. On se souvient d'une fête des cheminées qui déclencha la panique de riverains qui n'avaient jamais entendu les sirènes hurler. On se souvient surtout de la Baraque, cette installation provisoire, à la fois préfiguration et cantine, voulue par l'architecte Patrick Bouchain. Je me souviens d'avoir mené là un débat avec Antonio Negri et d'y avoir croisé Pierre Guyotat, incognito. Et tant d'autres. La Condition publique a dix ans, persiste et signe, et entame le nouveau cours de son existence.

 

LYCÉE VAN-DER-MEERSCH
L'urbanisation de Roubaix se fit autour des usines ; les usines ont poussé le long du canal ; le canal fut d'abord creusé au centre, puis, quand il fut avéré que les terrains trop meubles mettaient l'entreprise en péril, on creusa la boucle par le nord. On y gagna le parc Barbieux. Au XXe siècle, la ville dense et asphyxiée avança vers le sud. On y logea nouveaux quartiers, résidences et équipements. Ainsi, en 1956, le lycée Van-Der-Meersch, d'abord lycée de garçons.
Maxence Van Der Meersch est l'écrivain de Roubaix, auteur de best-sellers historiques et sociaux, Prix Goncourt en 1936, il est le témoin subjectif d'un monde ouvrier dont il fut la voix et la mémoire. Le lycée adossé à cet héritage avait pour tâche d'incarner la promesse républicaine. Équipements modernes, enseignants exceptionnels, il accueillit l'élite locale dans une mixité qui n'était pas un slogan. Bernard Arnault y fut élève avant de devenir la première fortune de France.
Pour accéder à cet établissement lointain, on pouvait prendre le bus ou aller à pied ; dans ce cas, on traversait un chantier qui devint rapidement pour le pire la ZUP des Trois Ponts, qui eut un destin ordinaire de grand ensemble.

 

PARC BARBIEUX
C'est avec les remblais du chantier du canal que le parc Barbieux fut édifié. Parc urbain exceptionnel, il s'adosse à un quartier que le Roubaix populaire qualifiait de bourgeois. Ville pauvre, Roubaix est aussi une des villes les plus inégalitaires de France. Ville américaine. Le parc fut donc le décor impressionniste d'une rencontre improbable entre riverains policés et habitants qui y découvraient une nature absente de leur environnement. En 1911, l'Exposition internationale textile marqua l'apogée de la ville industrielle. Dans une ambiance optimiste digne de l'Exposition universelle de Paris, celle qui érigea la tour Eiffel, on y célébra l'industrie et ses savoir-faire. Nul ne savait que deux guerres et quelques crises allaient engager une longue phase de recul. Témoin de cet optimisme, un torodrome édifié pour accueillir les corridas. Rien ne semblait pouvoir limiter cet éclectisme architectural qui faisait de Roubaix un patchwork multiculturel avant l'heure.