LA FIGURE DE L'ABSENT
Michel DAVID

In : Nord’, n° 32, « Immigrations » 1998

Ouvrir un dossier sur « l'étranger et l'immigré dans la littérature du Nord Pas-de-Calais » pose, dès le départ, une ambiguïté : s'agit-il d'évoquer les traces de la présence étrangère dans la population du Nord Pas-de-Calais en littérature ? S'agit-il plutôt de montrer en quoi l'immigration a généré des auteurs enrichissant ainsi la contribution de notre région à la littérature nationale ?
Choisissons de garder l'ambivalence de cette formulation en tant qu'elle permet de mieux saisir la tension permanente entre l'immigré, figure de l'imaginaire, et l'immigré, producteur d'un texte où bien souvent il se mettra en scène ainsi que les thèmes liés à cette problématique.
Rappelons d'abord quelques évidences. La population de notre région a été marquée structurellement par les apports de différentes vagues migratoires. Dès la deuxième partie du XIXe siècle, les Belges permettront le décollage de l'industrie textile et la croissance démographique d'une ville comme Roubaix, à tel point que celle-ci vers 1870 sera la quatrième ville belge du monde avec 57% de sa population de nationalité étrangère. D'autres vagues suivront, les Polonais dans le bassin minier, les Italiens, les Espagnols, les Portugais et plus récemment les Maghrébins et les Africains.
Contrairement à ce que l'on pense souvent l'immigration maghrébine, notamment algérienne, est loin d'être récente. On trouve trace de la présence d'Algériens dans le roman de Maxence Van der Meersch, Quand les sirènes se taisent en 1933. Mouloud Feraoun raconte, dans son roman La Terre et le Sang, paru en 1953, l'aventure d'émigrés kabyles dans la région de Douai. Cette immigration d'hommes seuls deviendra une immigration familiale, qui se sédentarise dans les années 60 et encore plus dans les années 70 et 80.
Il en est de même de l’immigration  marocaine qui viendra, amenée de Ouarzazate remplacer les travailleurs français et d'origine polonaise au fond de la mine, au moment ou s'engageait la « reconversion » du bassin minier, c’est-à-dire la liquidation de la mine.
Un mouvement d'une telle ampleur, par son poids démographique et social, par la richesse des apports culturels qu'il entraîne, par les questions proprement littéraires qu'il permet d'exposer, tel le thème de l'exil ou celui de la frontière, aurait dû nourrir une forte production littéraire.
L'objet de cette étude est de montrer que la littérature légitime est d'abord marquée par le silence, le refoulement, l'amnésie, à tel point que l'immigré est bien « la figure de l'absent » dans la littérature, ici comme ailleurs...
C'est par contre par l'oralité et la pratique théâtrale que cette population oubliée trouvera langue, prendra corps, pour s'exposer grâce au travail mené dans le cadre d'opérations de développement culturel, grâce aussi aux récits de vie recueillis par des ethnologues ou produits sous forme d'autobiographies par les témoins eux-mêmes.
En quelque sorte, cette dichotomie entre culture légitime et culture orale met en scène la résistance de la société à l'acceptation de ces phénomènes qui la traversent et il n'est pas sans intérêt d'observer que c'est par l'oralité, forme culturelle considérée comme mineure par la culture légitime par rapport à l'écrit, que se fait le retour du refoulé, comme si, en quelque sorte, il était pris acte de la dichotomie culture légitime / culture populaire, écrit / oral dans la mise en scène littéraire de l'immigration.

 

Germinal
« A tout seigneur, tout honneur », commençons par Emile Zola, et bien entendu Germinal (1885). Emile Zola, lui-même immigré, avec Germinal, fait accéder la question ouvrière à la pleine lumière de la grande littérature. Au-delà du témoignage, dont les carnets d'enquête rendent compte, sur les modes de vie des mineurs de la région d'Anzin, à travers la prise en compte de la question ouvrière, Germinal introduit directement à la construction mythologique dans notre imaginaire de la classe ouvrière. Le mineur comme le cheminot de La Bête humaine deviendront les archétypes de l'ouvrier dans l'imaginaire social. Cette construction de l'archétype est la contribution de la littérature à la question ouvrière.
Or, les étrangers sont absents de ce roman, sauf au moment où la crise se noue. Cette absence relève du refoulement de la récession économique (années 60) du Borinage belge qui entraîne le départ vers le Valenciennois et le Pas-de-Calais de mineurs belges. Le canton de Lens est appelé en 1880 par L'Écho du Nord « Le Borinage Français », et la présence de Belges déclenchera des incidents xénophobes à Lens et Liévin en 1892.
Il est par contre intéressant de noter qu’Emile Zola montre plutôt qu'il ne démontre la contradiction entre la référence à l'internationalisme et l'altitude des grévistes face aux ouvriers étrangers.

Désormais, Etienne était le chef incontesté. Dans les conversations du soir, il rendait des oracles, à mesure que l'étude l’affinait et le faisait trancher en toutes choses. Il passait les nuits à lire, il recevait un nombre plus grand de lettres ; même il s'était abonné au Vengeur, une feuille socialiste de Belgique, et ce journal, le premier qui entrait dans le coron, lui avait attiré de la part des camarades une considération extraordinaire [...] Il s'agissait d'organiser une réunion privée que le mécanicien présiderait ; et il y avait sous ce projet l'idée d'exploiter la grève, de gagner à l'Internationale les mineurs, qui, jusque-là, s'étaient montrés méfiants.

Ce discours internationaliste sera contredit quand les patrons, pour casser la grève, feront appel à des travailleurs étrangers venus du Borinage, les « Borains ». Ceux-ci sont accueillis par des vociférations :

A mort, les Borains ! Pas d'étrangers chez nous ! à mort ! à mort !... A mort les étrangers ! à mort les Borains, nous voulons être les maîtres chez nous !

L'étranger est donc le «jaune », le briseur de grève, l'outil manipulé des patrons pour empêcher la victoire des grévistes et donc l'avènement du progrès social.
Contradiction centrale entre une référence idéologique abstraite à l'internationalisme et une coupure entre travailleurs français et travailleurs étrangers. Cette contradiction n'est pas issue de l'imagination d'Emile Zola. Elle traverse à la fin du XIXe siècle et au début du XXe le mouvement ouvrier. Elle donnera lieu à des débats célèbres entre Jean Jaurès et Jules Guesde sur la question de la solidarité internationale.
A Roubaix aussi, lors des premières grèves du textile, on crie « Mort aux Belges » et l'histoire de la ville est émaillée de manifestations violentes contre les Belges, généralement désignés sous le terme de « flamands ». Là aussi, la contradiction est forte puisque le mouvement ouvrier roubaisien doit beaucoup aux socialistes flamands de la région de Gand qui lui ont apporté la structuration politique, les ont aidés lors des grèves de 1880, et ont parrainé les premières coopératives ouvrières. Il faudra même que le leader socialiste gantois Van Beveren intervienne auprès de ses camarades français pour les placer devant leur manque de reconnaissance, eux qui doivent toutes leurs victoires à l'apport des militants belges et, en congrès, votent des motions « contre le travail étranger ».
L'immigration et la question des étrangers resteront largement absentes de la littérature minière. Pas de référence à cette question dans les textes de Jules Mousseron, une ou deux mentions dans le récit d'Augustin Viseux. Pourtant entre temps les Polonais sont venus et les Maghrébins sont déjà là mais il semble que l'imaginaire collectif construit par Emile Zola surdétermine ces récits. Il faut attendre le roman d’André Stil, le dernier quart d'heure publié en 1962 pour voir évoqués, à l’occasion de la guerre d'Algérie, les rapports entre Ia classe ouvrière minière et les travailleurs algériens.

 

Van der Meersch, Bazin, Hamp
Ce refoulement initial donne toute sa valeur à un certain nombre de romans que l'on peut regrouper autour d'un moment 1930-1932 particulièrement étonnant. Trois auteurs marquent cette période et leurs relations indirectes méritent d'être étudiées.
Maxence Van der Meersch est le premier écrivain français à avoir fait de la question des étrangers un sujet littéraire plein et entier.
La Maison dans la Dune en 1932 décrit sous un mode romanesque les aventures de contrebandiers qui vont chercher le tabac en Belgique en passant la frontière à l’est de Dunkerque.
La frontière est un thème central dans l'œuvre de Maxence Van der Meersch, probablement parce que lui-même a dans ses gènes la traversée de la frontière. Originaire d'une famille de Bruges, ses aïeux se sont installés d'abord à Bondues où son grand-père sera instituteur. Lui-même en quelque sorte passera la frontière, une autre frontière, celle qui sépare dans la convenance sociale les classes puisque, promis à une brillante carrière d'avocat, fils d'un entrepreneur qui situe la famille dans la moyenne bourgeoisie roubaisienne, il épousera une ouvrière et, avec elle, la cause des ouvriers. Cette transgression en 1930 est loin d'être banale et lui vaudra une exclusion durable de l'establishment.
Cette thématique de la frontière sera encore plus développée dans L'Empreinte du Dieu (1936) qui situe une partie de son intrigue dans un lieu-dit, les Baraques, entre Menin et la France. Là aussi, la contrebande est l'objet de scènes fortes :
Quelquefois, on allait après l'ouvrage, manger une soupe chaude et des moules au cabaret t'Joens, un cabaret de village, juste en face du poste de douane. Une vieille femme, Eisa t'Joens, y vivait avec son garçon. Les autocars stoppaient là, avec leur chargement d'ouvriers, pour la visite et les formalités de la douane. On voyait tous ces Flamands et Flamandes exubérants et frustes, dégringoler des grosses machines, courir au guichet en brandissant des planchettes carrées, où étaient collées leurs feuilles de frontalier. On y mettait un cachet. Ils revenaient, entraient au cabaret t'Joens, buvaient un verre, avalaient une « couke ».
Joens avait loué un cabaret sur la frontière française près de la Lys, en amont de Menin.
C'est un pays qu'on appelle «Les Baraques», parce que beaucoup y bâtissent de minables masures en planches et en tôle. Cette zone frontière à cheval sur la France et la Belgique, est peuplée surtout de hors-la-loi auxquels se mêlent nombre de bandits. Tous ceux dont un forfait a troublé les rapports avec la justice viennent se réfugier dans le pays voisin mais à proximité du sol natal. Ainsi peuvent-ils aisément y faire à l’occasion, un court passage en narguant la police ou la douane.
On y vit de fraude sous toutes les formes et d'autres industries moins ouvertement avouées que ce métier périlleux qui, d'ailleurs, dans les relions frontières, est considéré comme normal et ne déshonore pas son homme. Il y a ainsi, entre les postes de douane des deux pays, une sorte de zone neutre, une terre d'asile où la lie de la population se réfugie, et que la police ne fréquente qu'avec circonspection. On y boit, on y joue, on s'y empoigne en toute tranquillité. Des maisons, quelquefois, sont bâties à cheval sur la ligne même de la frontière, et on y entre par une porte le tabac belge, qu'on sort par l'autre en territoire français.

La Maison dans la dune et L'Empreinte du Dieu développent la thématique de la frontière selon plusieurs axes. Il y a d'abord la ligne de la frontière, lieu de la transgression symbolisée par la contrebande. Il y a aussi la zone frontière, ce no man's land que Van der Meersch décrit peuplé d'une population interlope, hors-la-loi. Zone neutre qui est aussi le lieu du paradis perdu symbolisé par l'auberge de La Maison dans la dune. Il y a, enfin, les mouvements des frontaliers, ces travailleurs belges qui viennent, chaque jour et autrefois chaque semaine, de leurs villes et villages flamands, travailler dans les usines françaises.
Ces trois thèmes : la ligne, la zone, le mouvement des frontaliers se nouent dans une atmosphère de fascination et de répulsion qui exprime le rapport de Maxence Van der Meersch à la loi et à la norme.
Quand les sirènes se taisent, en 1933, développera cette thématique tout en accumulant les notations d'une présence de populations d'origine étrangère à Roubaix. Un petit rappel historique est ici nécessaire. A la différence du bassin minier, Roubaix a été « fait » par l'immigration. Cette «ville belge » traitera de manière différente les Belges qui viennent s'installer définitivement parmi la population, travaillant en usine et habitant les courées, et ceux qui, nomades, continuent à habiter en Belgique pour venir travailler en France. Ceux-ci sont l'objet de l'ironie xénophobe et de mouvements anti-étrangers. A la fin du siècle, on les appelle les « pots au burre ». Une chanson en patois de Roubaix éditée à l'occasion de la mi-carême 1897 montre le rôle de bouc émissaire qu'ils ont joué. Les « pots à beurre » sont ceux qui retournent chaque semaine en Belgique et rapportent à Roubaix le lundi leur pot de beurre et toute la subsistance nécessaire pour la semaine. Parce que, de ce fait, ils sont peu intégrés, ils sont l'objet de l'ironie à la limite de la haine des travailleurs français et, parmi eux, les Français récents anciens Belges ne sont pas les moins virulents. Dans la chanson «Les pots au burre », les Flamands sont désignés comme la vermine, comme la peste. On dit d'eux que les contremaîtres les aiment bien, on dit d'eux qu'ils ne paient pas d'impôts et ne consomment pas en France. On dit d'eux qu'ils viennent prendre la place de ceux qui doivent servir sous le drapeau. On dit d'eux qu'ils fraudent.
En 1993, les « pots au burre » ont disparu. Les migrations hebdomadaires ont fait place à des migrations journalières grâce aux progrès des transports.
Les frontaliers viennent en vélo ou en autobus travailler et repartent le soir. Aussi lors de grèves, le contrôle des frontières pour empêcher les frontaliers de venir travailler en France et donc de briser la grève est-il un enjeu central de la lutte.
Quand les sirènes se taisent marque un moment important dans la prise de conscience de l'immigration par la littérature d'autant qu'il constitue une relecture de Germinal. Ce lien est d'ailleurs explicitement revendiqué dans le texte :
Un jeune homme escalada la tribune, il était pâle avec de longs cheveux bouclés qui lui tombaient dans le cou. On cria « Vive Germinal », il leva la main et tout le monde se tut. Alors s'appuyant sur le dossier d'une chaise, sans geste, d'une voix forte, il parla.
Ce mystérieux Germinal fait une seule apparition dans le roman ; personnage immatériel réduit à un nom, il porte la parole révolutionnaire.
Che/. Van der Meersch, le coron de Zola devient la courée, le cabaret « À l'avantage » du militant politique Rasseneur devient l'estaminet Vouters. Le révolutionnaire anarchisant Souvarine est remplacé par le militant communiste Demasure. Jenlain, l'infirme devenu voleur, poussé par la famine, est remplacé par Tune, infirme mental qui devient chef de bande. Jenlain, Bébert et Lydie dans Germinal torturent la lapine Pologne, les enfants Boli dépiautent le chaton Rikiki. Chaval, un ouvrier qui a continué le travail, est mis à mal par la foule aux cris de « A mort, à mort le traître ». Le vieux travailleur Fidèle est reconduit dans les mêmes conditions. Lors de la grève, les gardes mobiles ont remplacé l'armée et les « flahutes », les ouvriers flamands, joueront le rôle des Borains de 1885.
Mais si les frontaliers sont un enjeu central du conflit, c'est toute une population qui est convoquée dans le roman de Maxence Van der Meersch.
Dès les premiers chapitres, on découvre le personnage de Boli :
Fernande Drouvin, la mère de Laure, bavardait avec Jeanne Boli, une jeune femme de trente ans, petite, pâle aux traits épais et sans finesse mais dont la bonté résignée parait la vulgarité d'un je-ne-sais-quoi de mélancolie et de touchant. Boli, le nègre, régnait chez lui en maître. Il avait, disait-on, la main lourde et Jeanne Boli, quoiqu'elle ne se plaignît pas, devait être malheureuse avec ses trois enfants.
Le « nègre », pour reprendre l'expression de Van der Meersch, est fortement stigmatisé dans le récit. Sa maison est en désordre, sa porte est abîmée et ses enfants feront preuve de sadisme en torturant un petit chat et en l'étripant. Il représente les préjugés les plus éculés à l'égard des africains.
A un autre moment, les Polonais sont cités. Les grévistes pour survivre abattent les arbres d'un parc au Sartel :
Un arbre tombé, tout le monde s'y précipitait. Le bûcheron de fortune, en général, s'attribuait le tronc, qu'il débitait en billot. D'autres avaient les branches, d'autres les brindilles. Quant  au « culot » un bout d'un mètre qui sortait de terre, on le dédaignait. C’étaient pour les Polonais, disait-on en plaisantant. Car, dans le Nord, on n'aime pas ces étrangers.
Mais les Polonais s'en moquaient bien. Ils arrivaient avec des outils ridicules, des couteaux de cuisine, de petites scies à main, des marteaux de ces lames courtes et larges, emmanchées dans une poignée, qu'on appelle ici des « ferrements ». Avec ces outils rudimentaires, ils s'attaquaient aux culots dédaignés. Ou bien même, certains s'acharnaient sur les arbres les plus gros, ceux sur lesquels tout le monde s'était rebuté. Et copeau par copeau, bribe par bribe, avec une patience de souris qui grignote une poutre, ils entamaient le bois lentement, débitaient le culot jusqu'aux racines, ou faisaient se coucher soudain, dans un terrible écrasement d'arbustes, le géant dont ils avaient inlassablement sapé la base. Là encore, la ténacité de ces races misérables et dures venait à bout des plus rudes difficultés.
Et enfin, la rue des Longues Haies avec ses courées innombrables : « Ses 20.000 habitants, toute sa pouillerie et sa misère est le secteur dangereux de Roubaix. Maisons closes, souteneurs, fraudeurs y abondent. Des Polonais, des Italiens, des Slaves, des Sidis expulsés de tous les coins habitent ce quartier de préférence à tous les autres. Les bagarres y sont journalières, et dans cette rue qui abrite à elle seule le sixième de la population de la ville, les descentes et les interventions de la police sont choses journalières. »
La rue des Longues Haies joue donc le rôle dans Quand les sirènes se taisent de la zone frontière, interlope, refuge des délinquants, et le stigmate associe les étrangers de différentes origines (dont les sidis, c'est-à-dire les Algériens), à cette délinquance. A travers ces citations, Maxence Van der Meersch ne fait que refléter sans s'en distancer les préjugés de son époque alourdissant le trait de la xénophobie ordinaire.
Mais, bien entendu, un traitement privilégié est réservé aux Flamands. Ils entrent en scène dès le meeting où intervient Germinal et qui décide de la grève :
- Tout ça c'est bon. Mais les Belges, qu'est-ce qu'on en fait ? On cessa tout à fait de crier, on l'écouta.
- Avant de voter, demanda-t-il, je voudrais bien savoir ce que feront les Belges. Parce que s'ils viennent ici « œuvrer » à notre place, c'est pas la « peine » d'arrêter.
- Les Belges, m'est avis qu'ils ne seront pas des traîtres à leurs frères, et qu'ils ne viendront pas ici pour ôter le pain de la bouche aux prolétaires. S'ils sont assez salops pour nous trahir, on défendra ces revendications socialistes et humanitaires soi-même, sans s'occuper des « pots-au-burre ». Moi, je suis pour la lutte à outrance, classe contre classe ! Et si les Flahutes ne le comprennent pas, et pactisent avec les sales bourgeois de la FGT, on n'a qu'à leur faire passer le goût du pain. D'abord, je ne comprends pas que le gouvernement laisse comme ça les Belges venir faire concurrence chez lui au travailleur français, qui a déjà bien assez de misères comme ça à gagner le pain de ses enfants !
Il acheva sur cette conclusion singulière :
-On demande des volontaires pour casser la gueule aux flahutes qui seraient traîtres à la classe ouvrière.
-Les pots au burre, les flahutes dit-on aussi, ce sont les ouvriers flamands qui viennent travailler en France, et s'en retournent le soir en Belgique. Jadis, tous arrivaient pour la semaine entière avec leurs vivres. Ils n'achetaient rien, ne dépensaient pas un sou, vivaient à quatre et cinq dans un garni, et travaillaient avec cette patience courageuse de bête de labour qui caractérise la race ouvrière flamande. A eux les rudes besognes, les tranchées, les terrassements, les pavages ; à eux aussi les places les plus pénibles dans la fabrique, aux chaufferies, aux filatures, aux déchargements [...] Toujours contents, ils riaient de la peine avec leur vigueur de gens nourris sainement de choses naturelles et simples venues tout droit de leur sol.
Aussi, de tout temps, le peuple de Roubaix-Tourcoing les a-t-il eus en grippe, ces gaillards bruyants et hardis, lents au parler, tenaces à la besogne. Et comme on les voyait autrefois passer la frontière, le lundi matin, débarquer des trains avec leur pain de six livres, leurs œufs, leur lard et aussi leur fameux pot de beurre, on les avait affublés du surnom patois de "pots-au-burre".
De nos jours, ils viennent en vélo, chaque matin. Ou bien, pour ceux qui habitent au loin, des convois d'autobus payés par les usines s'en vont à l'aube les prendre en Belgique dans leurs villages pour les y ramener le soir.
A six heures, aux frontières, c'est ainsi un défilé incessant de lourds autocars bondés de Flamands, hommes et femmes, entassés pêle-mêle. Ils parlent, fument, chantent, tandis que les énormes machines suivent les étroits pavés, à travers les Flandres et le Hainaut, s'arrêtant partout, desservant toute la zone frontalière, en un réseau serré, qui rayonne autour de Roubaix-Tourcoing jusque Tournai, Courtrai, Roulers et Ypres.
Sobres, satisfaits de peu, ces Belges ne dépensent guère, rapportent chez eux la semaine entière, accrue des quarante pour cent du change. Ils ont là-bas des poules, des lapins, une chèvre, un cochon, que soigne la femme. Eux, le dimanche, cultivent le bout de terre. Et ils vivent ainsi, en paysans attachés à leur village et à leurs mœurs, races fortes que n'entame pas le contact des villes et qui, quoi qu'elle passe par l'usine, garde pourtant, étonnamment, les mœurs, l'allure, et toute la mentalité des gens de la terre. »
Dès le début du roman, la scène est donc installée qui prépare le moment central où les grévistes vont se réunir à la frontière sur la grande route de Menin à Lille pour attendre les autobus et les empêcher de passer. On retrouvera là les vociférations déjà lues chez Zola. « - Retourn'at maison, bande de flahutes, sales flamands, voleux de pain, bradeux d'ouvrage. »
Ainsi chez Van der Meersch, le thème abordé par Zola des Belges briseurs de grève est enrichi de notations ethnographiques témoignant de la place de l'immigration dans la population roubaisienne, et l'information sociologique est doublée par une thématique symbolique plus complexe de la frontière.
La période 1930 est un moment privilégié car, en même temps que Van der Meersch publie les romans que nous venons de parcourir, René Bazin publie en 1929, Le Roi des Archers et Pierre Hamp qui a déjà publié Le Lin en 1924 publie La laine en 1931, suivi de Mektoub en 1932 et Dieu est le plus grand (en 1932 également).
René Bazin (1853-1932) connut un immense succès. Écrivain catholique traditionaliste, il vante l'enracinement dans la ruralité. Homme du passé sur le plan île l'idéologie comme sur le plan de la forme, il est le témoin d'une mentalité rétrograde. Le Roi des Archers publié en 1929 s'intéresse aux ouvriers du textile roubaisien. Le vieil Alfred Demeester, tisserand dans une entreprise textile, est le roi des archers, c'est-à-dire le président honoré d'une confrérie. Le grand moment annuel de son existence est la procession du Saint-Sang à Bruges dont sa famille est originaire.
Ici nulle place pour le réalisme de Maxence Van der Meersch. Alfred Demeester représente le mythe du vieil ouvrier, fier de son enracinement flamand, condamnant les violences de la grève et de la lutte des classes pour rêver d'un monde où il y aurait à nouveau des ouvriers paysans à domicile, coopérant avec des patrons proches des ouvriers et issus de la même race.
Les scènes de frontière existent également dans ce Roi des Archers. Le flot des frontaliers traverse ce roman du XIXe :
II sortit de l'usine, et, devant la porte monumentale, rue de l'Epeule, monta dans le tramway qui va de Roubaix à Tourcoing. En fait les deux villes ne sont qu'une seule agglomération de chantiers industriels, et Demeester avait réfléchi que le plus sûr moyen d'apercevoir Adeline, c'était d'aller s'embusquer comme l'avait dit la tisserande au nord de Tourcoing, dans un de ces chemins où toute une tribu d'émigrants, plus de vingt mille par jour, passent le matin, venant de Belgique ou de la proche frontière, et repassent le soir pour retrouver la maison.
Mais Demeester ne voit pas les flux générés par l'industrie moderne. Il rêve de retrouver le fil de la filiation coupée par l'industrie et la lutte des classes :
- Au XIVe, quand mourut le dernier de nos comtes, Louis De Maele, vous croyez peut-être que la prospérité diminua ? Allons donc ! Tous les métiers battaient, toutes les maisons avaient confiance, et habillaient de neuf leurs enfants ; on vendait du velours aux petits des campagnes ; on mangeait à sa faim, et même plus ; on buvait à sa soif, et même plus ; on priait de tout son cœur pour ne pas retomber, tout de même, au péché païen ; les seigneurs et les fils de roi s'honoraient de faire partie de nos guildes. Nous étions alors commandés par les Ducs de Bourgogne, des rois sans le titre, et braves et fastueux : savez-vous comment se nomme cette époque-là ?
- Non, dirent les Fleurquin, non dites-le !
- Elle se nomme la féerie bourguignonne. La Bourgogne n'était qu'une des causes, une circonstance ; la féerie veut dire la fête, la fête d'un peuple, la nôtre ; et le monde était en admiration, parce que nous étions dans la joie, et on disait avec envie : « Les Flandres ! ».
Cette thématique nostalgique est également développée par par Pierre Hamp (1876-1962). Né d'un père ouvrier-cuisinier et d’une mère brodeuse-lingère, autodidacte apprenti et ouvrier-cuisinier, Pierre Hamp relatera son parcours dans Mes Métiers, livre autobiographique qui l'installe dans le registre de la littérature prolétarienne et populiste. Il écrira ensuite une longue suite de textes, documentaires, sur les différentes branches de l'industrie. C'est ainsi qu'il écrit Le Lin en 1924, La Laine en 1931 se situe à Roubaix et sera prolongé par Mektoub et Dieu est le plus grand.
La Laine commence ainsi :
Le matin à Roubaix, les bruits de sirène et de cloche sur la ville, d'usine et d'église. Un clocher par quartier peuplé de hautes cheminées de briques, de la campagne semée de blé et de betteraves, on savait quand Roubaix se mettait au travail ou en prière. Fidèles et ouvriers usaient chaque jour leurs souliers sur le même chemin du domicile au prie-Dieu ou à l'atelier.
La Laine raconte l'histoire de Monsieur Paul Blanseau, grand lainier flamand du drap, catholique avec énergie. L'ombre des Flamands de la période bourguignonne hante un paysage structuré désormais par les mouvements ouvriers et le bruit de l'industrie :
A leur entrée dans la ville lainière, un cortège encombra devant eux le boulevard de Paris aux grands hôtels patronaux. Une bannière verte et noire brodée d'or portait la batterie de médailles qui honorait la carrière de l'orphéon dont les pavillons de trombones luisaient au-dessus de la tête des musiciens aux joues rouges de s'efforcer. A leur cadence, une foule marchait bloquée dans la grande camaraderie du dimanche. L'étui de toile et le carquois de flèches des tireurs d'arcs hérissaient ce mouvement de peuple. Aux jeux flamands se mêlait la révolte populaire. Derrière les archers, les grévistes criaient leurs droits à un meilleur salaire, la musique jouait le chant de révolte, l'Internationale vociférait sous les drapeaux rouges, un peloton de gendarmes arrivait au trot, nul ne s'enfuit de la foule ouvrière, le métier opposé à la cavalerie policière barra le boulevard. La piétaille flamande reconstituait contre la cavalerie son intraitable allure. Elle pesait de tout son muscle sur l'escadron déconcerté, épaule contre poitrail, la foule élevait sa chanson soutenue par les musiciens suant de souffler.
Si René Bazin refuse le présent au nom d'un passé glorieux, Pierre Hamp montre la fusion du passé et du présent où la piétaille flamande s'identifie aux ouvriers grévistes. L'unité de la race flamande est contredite par les divisions produites par la frontière de l'ère industrielle. Ainsi dans Le Lin : «Flamands français, Flamands belges, de ce quartier de Wazemmes ne se ressemblaient pas : les Lillois depuis tant de générations entassés dans les taudis avaient pâle figure, mince poitrine et dos rond, tandis que les Belges migrateurs apportaient la couleur campagnarde de leur visage sanguin et le muscle épais de leurs corps paysans ».
Ainsi Pierre Hamp se situe à la jonction de Maxence Van der Meersch et de René Bazin.
Mais il faut lui reconnaître un autre mérite. Dans Mektoub et Dieu est le plus grand Pierre Hamp envoie son héros, Paul Blanseau, au Maroc. Celui-ci cherche à prendre possession de grands troupeaux de moutons pour alimenter en laine ses usines roubaisiennes. Si la laine marque toute la place de la tradition flamande, Mektoub transporte cette tradition dans un univers oriental, nouveau et déconcertant, anticipant ainsi les futurs mouvements migratoires qui amèneront les successeurs des Flamands, Marocains et Algériens, dans les cités du Nord Pas-de-Calais.

 

La question maghrébine
Car il est temps d'ouvrir la question maghrébine qui dans la littérature chasse la question flamande pour s'y installer faisant l'économie d'ailleurs de la prise en compte des immigrations polonaise, espagnole, portugaise et italienne. Si Mektoub trace un premier pont entre le Nord et le Sud, dans un geste prophétique, c'est du Sud que viendra, pour la première fois dans la littérature, la mise en scène du travailleur immigré maghrébin.
Mouloud Feraoun est né en Haute Kabylie en 1913. Son œuvre importante comprend L'Anniversaire, Le Fils du Pauvre, Les Chemins qui montent. Il est mort assassiné à Alger le 15 Mars 1962. La Terre et le Sang reçoit en 1953 le prix populiste. La Terre et le Sang raconte une histoire croisée. Un couple qui a quitté la France entre dans Ighil-Nezman, un petit village comme il y en a tant sur les crêtes du haut pays kabyle. L'espoir d'une existence neuve a poussé au départ ces époux, Marie, jeune parisienne que la vie a meurtrie, et Amer qui revient vivre parmi les siens.
Mouloud Feraoun nous révèle la vie secrète dans un décor de montagne des populations kabyles. Amer fait partie de ces immigrés kabyles qui succédant à d'autres générations viennent travailler en France dans les années 50. La Terre et le Sang a donc un double mérite, celui de mettre en scène pour la première fois un mariage mixte, celui de traduire l'existence fortement refoulée de ces immigrés kabyles qui prennent la suite des mineurs de Germinal :
Amer ne peut pas oublier les émotions des descentes, l'ouverture noire et béante du puits, le signal du départ qui déchire le cœur, la machine qui siffle, le câble qui se déroule, les murs qui suintent, les trous noirs des galeries, la chaleur qui devient de plus en plus insupportable au fur et à mesure que l'on s'enfonce. C'est dans la fosse que l'on a l'impression d'être un homme amer et fier. Il ne s'agit plus à présent de cuisiner les pommes de terre et de préparer des casseroles de café.
Pourtant, grâce à son oncle, il ne connaîtra pas tout de suite les travaux difficiles. Au début, on l'emploiera à trier et à verser la houille dans les bennes avec les plus faibles des ouvriers puis il devint galibot à l'arrière d'un attelage dirigé par un flamand. Les gens d'Ighil Nezman logeaient chez André, un mineur dont la femme tenait café dans la salle du rez-de-chaussée. André, un Polonais, parlait  le français aussi mal que Rabah ou Hamouche. D’ailleurs, ils avaient l'air de bien s'entendre sans pourtant se ressembler.
Mouloud Feraoun décrit ainsi une classe ouvrière internationale où se mêlent Polonais, Flamands et Kabyles.
Il décrit aussi les mécanismes de l'immigration :
Puis il songeait à cette vie qu'ils menaient tous là, entassés dans des petites chambres ou des baraques au bout de la longue rue tout près des fosses. Ils trouvaient que les flamands avaient l'esprit de corps s'entraidaient, détestaient les kabyles, les polonais agissaient de même mais eux, les kabyles les moins bien payés, les moins instruits qui avaient besoin de se soutenir, ils se battaient, se jalousaient et se dénonçaient. Ils étaient là plus d'une centaine, ils trouvaient moyen de ressusciter en France leur politique de çofs, leur orgueil d'appartenir à tel village et pas à tel autre ou pour ceux du même village à telle famille et non à une autre, rien ne changeait en somme.
Toutes les notations de Mouloud Feraoun sont précieuses : la vie commune des Flamands, Polonais et Kabyles, les distinctions aussi qui existent entre eux ; l'absence d'esprit collectif des travailleurs kabyles dont les relations continuent à être structurées comme en Kabylie par les appartenances familiales, les rivalités entre villages.
C’est donc un écrivain algérien kabyle qui pour la première fois présentera l'immigration algérienne non plus du point de vue des préjugés dominants mais de l'intérieur, abordant à travers la formule de l'émigré, et non l'immigré, toute la problématique de l'exil, du déracinement, de la division entre ceux qui passent et ceux qui restent, ceux qui reviendront au pays et ceux qui définitivement porteront la cicatrice de la séparation.
Joseph-Henri Louwyck en 1956 dans Tayeb décrira aussi l'aventure d'un ménage mixte qui s'installe en Algérie et Claire Etcherelli en 1967 dans Elise ou la vraie vie montrera un autre mariage mixte entre un travailleur algérien et une ouvrière française dans le cadre cette fois-ci de l'industrie automobile de la région parisienne.
Ainsi s'achève ce périple dans l'espace du roman mais la réflexion sur la place de l'étranger et de l'immigré dans la littérature du Nord Pas-de-Calais serait très incomplète si elle n'abordait d'autres productions plus périphériques mais dont la richesse mérite d'être révélée.

 

De l'oral à l'écrit
En effet, si la littérature légitime, à quelques exceptions près, a largement censuré ce phénomène sociologique essentiel, il ressurgit à travers des productions où les figures issues de l'immigration tiennent la plume ou plutôt prennent la parole. Les récits de vie, autobiographiques le plus souvent, apportent une information extrêmement riche où l'on peut saisir de l'intérieur le point de vue de l'auteur, alors que les romans que nous venons de présenter ici, sauf exception, regardaient l'immigré du point de vue de la société. C’est donc par l'oral, par l'oral devenu écrit, le témoignage devenant mémoire et la mémoire devenant patrimoine, que se transmet et se met en langue la figure de l’immigré.
Nul doute que deux éléments entrent en ligne de compte pour expliquer ce phénomène. C'est d'abord le peu de familiarité des immigrés avec la langue française écrite qui privilégie le média oral, c'est aussi probablement qu'a travers les récits de vie, les petits-enfants font leur devoir de mémoire vis-à-vis de leurs ancêtres, activant ainsi le travail de deuil qui clôt l'histoire d'une vague migratoire.
Ainsi en est-il de Pot'burre édité par l'auteur Gérard Vanderlinden d'après le récit de sa mère. On retiendra aussi Lise du plat pays autobiographie de Lise Vanderwiellen.
Ce sont bien les enfants qui prennent la plume pour raconter ce que fut la migration puis l'installation dans la ville. Dans Pot'burre, Victor Vanderlinden traverse deux guerres mondiales et la guerre d'Algérie. Il suit la trace de son père qui s'est expatrié à Roubaix.
Il avait un idéal, la probité et un credo qu'il récitait à ses fils : ne touche jamais à la France, elle nous a accueillis et nous a permis de vivre alors que mon propre pays me rejetait.
Le trait commun de tous ces récits est une mise en scène du credo de l'intégration, du respect de la mémoire mais aussi de l'amour de la nouvelle pairie.
Les Polonais ne sont pas en reste. Citons le Westphalak, sous-titré « les déracinés de Pologne » par René Drelon aux Editions France-Empire, En toi France, mes racines meurtries de Janusz Holdert (à la Pensée Universelle) et La Musique Insolente de Lise Wyon, roman paru aux Editions Lawrence.
Petite-fille d'émigrés polonais, Lise Wyon est née dans une cité minière du Nord Pas-de-Calais. Elle raconte dans La Musique Insolente l'histoire d'Anila qui à quinze ans en 1900 quitte la Pologne pour gagner le port de Duisbourg en Allemagne où le marché du travail est florissant. De Duisbourg, elle viendra s'installer dans la région Nord/Pas-de-Calais.
En toi France, mes racines meurtries décrit le même phénomène. L'auteur, fils d'un mineur polonais des Houillères, docteur es Lettres en France et agrégé de l'enseignement supérieur en Pologne, publie une chronique de ses années d'enfance dans une cité minière du Nord. Il montre la reconstitution d'une Pologne en miniature par les familles déracinées en proie aux rivalités du pays d'origine et aux tracasseries administratives de l'Etat français. Il décrit aussi la transformation progressive de ces immigrés en français et montre l'importance des migrations polonaises qui se déroulaient en deux vagues. La première vague vient de Westphalie où s'étaient antérieurement installés les immigrés polonais. Cette première vague servira de matrice, d’encadrement à une deuxième vague plus populeuse venue des campagnes polonaises.
Le texte commence ainsi :
Lendemain de Noël 1974 à Liévin, Pas-de-Calais dans le bassin houiller de Lens. Il est à peu près 8 heures du matin, vendredi 27 décembre. Dans le petit jour humide qui se lève ouate de brouillard, des femmes se tiennent sur le carreau de la fosse numéro 3. Le fichu sur la tête, le manteau passé à la hâte sur le tablier ou la robe de chambre, des mèches folles sur le visage, elles accourent de tous les corons, mêlées aux hommes qui sont remontés à six heures et à ceux du poste de l'après-midi qui ont bondi de leur lit. Un grand silence, des yeux inquiets, des visages crispés. La dernière fois c'était hier, trois ans déjà à Pâques 1971, à la fosse 19 à Lens on a remonté quatre morts. |... |. Quelques Nord-Africains discutent dans un coin, pas de nouvelles de six de leurs camarades. Un responsable syndical commente la catastrophe : « On ne sait pas, grisou, coup de poussière, éboulements. » Vers seize heures, les mineurs du matin sont remontés, tous ceux qui n'avaient pas eu à passer par la taille des six sillons ». Les yeux brillants et les dents blanches dans les faces noires de poussière grasse, ils se frayent un passage dans la foule qui les presse.
C'est l'image de la catastrophe minière, si forte dans la culture collective, qui déclenche l'évocation de Liévin et l'arrivée des Polonais en France. Si l'intégration est un parcours d'initiation, l'école en est le lieu de passage obligé. Cette école républicaine suscite des réactions diverses. La reconnaissance pour le travail de l'instituteur se mélange à la terreur panique qui prend le jeune enfant polonais qui ne connaît pas un mot de français et qui est jeté sans intermédiaire dans une classe. La figure du maître bienveillant croise celle de l'institutrice revêche qui multiplie les tracasseries envers les enfants de Polonais volontiers désignés comme frustres et sales.
Aux textes autobiographiques s'ajoutent d'autres modes de passage de l'oral à l'écriture. Ainsi en témoigne le remarquable recueil Histoires maghrébines rue de France où Marie Féraud, alias Rose-Marie Royer, réunit des contes d'ici et de là-bas, racontés, inventés lors d'après-midi et de soirées de veillée à l'Aima Gare. Ces contes recueillis témoignent d'abord de la vitalité de la tradition orale du conte mais aussi de la capacité d'adapter ce type de production à des sujets typiquement roubaisiens. L'émotion y côtoie l'humour, l'ironie ; l'évocation de dures conditions alterne avec l'auto-dérision.
Ce recueil dont il est présenté ci-après plusieurs extraits constitue une action particulièrement réussie de collecte du savoir populaire dans une démarche de citoyenneté qui passe notamment par la parole des femmes.
Si l'Alma Gare est le lieu des histoires maghrébines, la vallée de la Sambre est le terrain d'exploration de Francine Auger, Directrice de Radio Canal Sambre, qui a fait de la mémoire l'un de ses axes de programmation. Mémoire ouvrière recueillie, notamment celle de l'immigration, au moment où les usines ferment, mémoire témoignage pour la postérité et non pour solde de tout compte, mémoire aussi support d'une identité collective et d'une parole restituée.
Ce devoir île mémoire inspire encore Yamina Benguigui dans le livre Mémoires d’immigrés qui correspond à la sortie d'un film qui se déploie en plusieurs parties, « les pères », « les mères », « les enfants », fortement nourri de témoignages régionaux.

 

Théâtre
Si la prise de parole est du côté de l'oralité, faut-il s'étonner que, ces quinze dernières années, c'est notamment par le théâtre qu'émergé une écriture élaborée qui certes part souvent du récit de vie mais pour atteindre une élaboration formelle qui en fait une œuvre à part entière ?
Ahmid Oukattou raconte dans Raconter tout simplement (in Résister - par le collectif Adret) comment, lui mineur marocain, est devenu conteur grâce au Théâtre Populaire de la Gayolle. Il travaillait à la mine quand en 1980 ri laie la grève nationale des marocains pour le statut. Les Marocains assuraient toute la production. Aussi leur grève arrête-t-elle le travail des mines. Dans cette position de force, ils obtiennent le statut de mineur qui leur permettra notamment d'assurer le regroupement familial.
Cette immigration d'hommes seuls amenés de force pour travailler au fond à la place des anciens mineurs deviendra une immigration familiale alors même que les mines ferment. C'est dans ce contexte qu’Ahmid découvre le théâtre en voyant une pièce de Tahar Ben Jelloun et devient acteur de sa propre vie dans une production de 1984 Al'Fosse dont le scénario est écrit par Josette Breton et la mise en scène assurée par Omar Tary.
Ayant fait venir leur famille, les Marocains perçoivent comme un arrêt de mort la fermeture pourtant programmée des mines. Les mineurs marocains comprennent progressivement qu'ils sont pris dans un piège historique puisque l'acquisition du statut de mineur devient synonyme d'une mise à mort sociale. Aussi 1988 connaîtra-t-il une nouvelle grève contre la fermeture qui durera trois mois et trois jours et permettra aux mineurs marocains d'obtenir des conditions plus favorables soit à leur retour, soit à leur reconversion.
Une autre pièce Détournement de compte mise en scène par Daniel Fatous racontera la suite d'Ali Al'fosse, c'est-à-dire le récit de cette grève.
L'aventure du Théâtre Populaire de la Gayolle est tout à fait exemplaire. Cette troupe se trouve à la confluence de toutes les émergences d'un théâtre d'origine maghrébine.
Ainsi Détournement de compte évoque un personnage Ali Maschino qu'a créé, en 1984, Karim Tayeb. Celui-ci développera une pratique autour du répertoire du théâtre maghrébin francophone de Tahar Ben Jelloun à Kateb Yacine pour s'engager, avec sa compagnie, la Météorite du Capitaine dans des initiatives plus audacieuses, notamment en accueillant en résidence Rachid Boudjedra pour l’écriture de Mines de rien, qui met en scène la rencontre de mineurs arabes et franco français tandis que d'autres personnages se déploient autour de l’industrie textile roubaisienne.
Omar Tary lui avait assuré la mise en scène de Ali Al'fosse et créera ensuite sa propre compagnie «Mentir vrai », qui se consacre notamment à la valorisation d'un patrimoine universel issu des cultures orientales comme le travail qu'il a pu faire sur l'épopée de Gilgamesh. Il n'est pas anodin non plus de remarquer que, parmi les acteurs de Détournement de compte, on découvre Kader Baraka. Or les frères Baraka sont les auteurs d'une production dont quelques extraits sont présentés ici qui démontrent la créativité imaginaire et linguistique de leur travail.
Tous ne sont pas cités mais ce qui vient d'être dit suffit à démontrer l'extrême vitalité de ce mouvement dramaturgique, né du travail de développement culturel au sein des populations et qui accède progressivement à une écriture maîtrisée qui enrichit considérablement la scène du Nord/Pas-de-Calais.
On sera notamment attentif à l'importance des enjeux linguistiques dans celle production. Ainsi Ali Al'fosse est écrit en Chti'mi dans une évocation évidente de l'œuvre de Jules Mousseron (Ali c'est le nouveau Cafougnette), tandis que la langue arabe nourrit le texte des frères Baraka dans une suite de clins d'œil poétiques.
La même remarque peut être faite pour L'Aubade des coqs de Nocky Djedanoum. Même volonté de témoigner, même réflexion sur le statut des langues créoles. On y voit des Tchadiens qui rêvent de Roubaix car ils pensent la ville conforme aux images des catalogues de la Redoute qu'ils trouvent dans les poubelles des patrons. Le Roubaisien de souche installé au Tchad pour diriger une usine de coton y retrouve un enfant du pays qui revient d'un long séjour à Roubaix. Roubaix devient le noeud d'un imaginaire commun où les deux continents dialoguent dans leur entrecroisement économique et linguistique.
Tayeb, Tary, Oukattou, Baraka, Djedanoum témoignent de la capacité du théâtre à saisir l'épaisseur de cette relation du sud au nord, du nord au sud, du déracinement et de l'enracinement, de l'intégration et de la désintégration. On ne s'étonnera donc pas que le théâtre issu de la région Nord/Pas-de-Calais soit particulièrement vivace pour traiter ces sujets. Ainsi Daniel Lemahieu né à Roubaix en 1946, metteur en scène qui fut dramaturge au Théâtre de la Planchette puis à l'Espace Rosé des vents à Villeneuve d'Ascq, collaborateur artistique d'Antoine Vitez et qui écrit en 1988 («Actes Sud papier»), une pièce appelée Djebel qui raconte la guerre d'Algérie. Wladyslaw Znorko né à Roubaix, avec sa compagnie « Kosmos Kolej », traitera notamment du métissage et de la recherche de l'universalité. Lui aussi raconte son histoire :
J'ai découvert assez tard l'histoire de mon père grâce au récit qu'en a fait l'un de ces compagnons de régiment parce que lui, il n'a jamais rien dit. Après la défaite de Varsovie, il a échoué en Prusse orientale, deux mois de marche pour retourner à la maison. Arrivé dans la cour de la ferme, il s'est fait arrêter pour franchissement illégal de frontière et les russes l'ont déporté en Sibérie. Il était vêtu d'une chemise blanche, était polonais et normalement dans ces cas-là, on ne vous donnait pas de manteau. Il a sauvé sa vie parce qu'ils se sont aperçus qu'il n'avait pas le vertige et qu'il pouvait boulonner des ferrailles pour construire des derricks à 30 mètres de hauteur. Ensuite, il est allé rejoindre les armées anglaises en Perse et a atterri à Londres en 1947. 10 ans d'errance et considéré comme traître en Pologne le voilà qui répond à une petite annonce pour un job de technicien dans une filature du Nord. C'est comme cela que je suis né à Roubaix, un jour je suis rentré chez moi et il m'a dit : « Tu fais trop de théâtre, il faut continuer tes études pour être journaliste, tu as cinq minutes pour choisir. » Je me suis retrouvé dehors avec un sac et les 600 Frs d'économie de la maison.
Nomade de père en fils en quelque sorte. Le théâtre issu de l'immigration serait en quelque sorte un « Nomad's land ».

 

La question urbaine
II est temps d'évoquer finalement une nouvelle période qui s'ouvre : le textile ferme, la mine a fermé. Les immigrés sont sédentarisés et la question immigrée se déplace de l'espace du travail à celui de la ville. Les nouvelles figures dominantes de la littérature sont plus les jeunes beurs des quartiers ouvriers que les travailleurs immigrés des années 30 ou des années 60.
Monnaie Bleue de Jérôme Leroy situe son récit catastrophe dans des quartiers qui rappellent à l'évidence Roubaix. C'est le temps des émeutes.
Roubaix est aussi le cadre du roman de Lionel Duroy Mon premier jour de bonheur où le narrateur fait la connaissance de Saadi, vieil immigré échoué à Roubaix, né à Constantine, laissé sur le flanc de la crise quand l'âge est venu. Un autre espace s'ouvre marqué par la violence, l'émeute, des paysages urbains détraqués, la désespérance, la tristesse. La difficulté est toujours là, il y a seulement moins d'espérance.
Les frontières deviennent intérieures. Ne nous étonnons donc pas que ce thème réapparaisse très fortement dans la production contemporaine. La frontière n'est plus cet espace physique difficile à franchir qui est celui de la transgression, il est bien souvent le lien social qui est cassé, le racisme qui divise, la quête de l'identité qui clive le sujet. Ainsi, Haouba Hadjali, responsable au Centre Culturel Arabe de Bruxelles, écrit une nouvelle, aux côtés de Nourredine Saadi né en 1944 à Constantine aujourd'hui professeur à la faculté de droit de Douai dans le même recueil collectif publié en 1997. (Frontière Belge - Histoires d'eaux, Le Castor Astral).
Et un atelier d'écriture de l’IEP-TUL de Tourcoing, rassemblant pour l'essentiel des jeunes issus de l'immigration, produit sous le titre Un week-end d'automne 54 trois nouvelles dont la troisième s'appelle évidemment « Le fraudeur » et raconte une histoire de frontière où il n'y a nul maghrébin.
La littérature des années 30/50 devient le matériau des années 1990.