INVASION 14 : LA PEINTURE ET LA PHOTOGRAPHIE
Michel DAVID

In : Nord’, n°20 « Guerre et Littérature : 14-18, 39-45 », 1992

 

Je tiens Invasion 14 de Maxence Van der Meersch pour son meilleur livre : la chronique de l'occupation allemande à Roubaix et Bondues de 1914 à 1918 donne lieu à des scènes d'une grande précision historique et d'une force de frappe émotionnelle remarquable.
I .es portraits y sont d'une précision et d'une complexité redoutables.
Mais surtout on trouve dans ce gros volume tous les thèmes qui traversent l'œuvre de Maxence Van der Meersch: il s'agit bien sûr des rapports entre la biographie de l'auteur et son récit: on verra qu'ils sont fondateurs et qu'analyser Invasion 14 comme une «simple» chronique serait passer à côté de l'essentiel.
II s'agit aussi du procès de la bourgeoisie, d'une réflexion intime sur 1es élites et leurs faillites, procès où la description chaleureuse du peuple clans ses misères, son héroïsme tranquille et aussi ses petitesses sordides fait en quelque sorte contrepoint.
( "est enfin, à travers le personnage de Daniel Decraemer, la figure lit l'itinéraire intellectuel de Maxence, personnel vers une certaine morale et idée de Dieu, social vers une nouvelle éthique patronale.
II se trouve qu'Invasion 14, lors de sa parution en 1935, connaît un large succès d'estime (il faillit être Prix Goncourt) et provoque une polémique d'une violence rare.
Il m'appartient donc d'expliquer en quoi Invasion 14 me semble être d'abord un roman intime plutôt qu'une chronique, en quoi aussi, et à cause de cela, il fut radicalement insupportable au milieu bien-pensant lillois et roubaisien.
Ouvrons donc ce gros roman; voici sa première page:
Jean Sennevilliers, le chaufournier, sortait de chez lui pour descendre à la carrière. Sa maison était bâtie au haut du mont d'Herlem. De là, on voyait vers l’Est tout le village d'Herlem, un amas disparate de maisons rouges et blanches, tassées autour d'un haut clocher de brique à flèche d'ardoise. Plus loin, s'érigeaient de somptueuses masses fauves, la splendeur d'un grand bois doré par l'automne et d'où émergeaient les tourelles royales d'un château. C’était la résidence du baron des Parges, propriétaire des neuf dixièmes des terres et des fermes du pays. Vers le sud, sur un éperon, le Fort d'Herlem, un vieux fort aux talus herbus ceinturé de hautes lignes de peupliers. À côté, trapue, énorme, toute en grands murs nus et en toits pointus, la ferme des Lacombe groupait ses granges, ses étables et ses écuries. Lacombe, gros fermier, était maire du pays. Derrière la ferme et le fort, lointaines, brumeuses, ombrées d'un sinistre brouillard de suie, s'étalaient les cités de Roubaix cl de Tourcoing, fumeuses, hérissées de cheminées, de réservoirs et de gazomètres.
Au Nord, au pied du mont, s'ouvrait dans la pierre blanche un grand ravin abrupt, une espèce de faille béante, allongée, évasée en forme de vaste conque. C'était la carrière des Sennevilliers. Un étang y dormait, vert, d'un vert d'émeraude, enchâssé dans le roc blanc, parmi un fouillis de petits saules et de joncs vigoureux pressés sur ses bords. À mi-côte, on apercevait les fours, sortes de tours carrées coiffées d'éteignoirs, et qui fumaient doucement dans l'air tranquille. La perspective, de ce côté, s'ouvrait jusqu'à l'infini sur la plaine flamande. On y devinait au loin, sur le fond bleuâtre et voilé du ciel, d'insensibles ondulations : le mont de Messines et le mont Kemmel. Et il y avait aussi deux silhouettes blanches presque indiscernables, qui étaient la tour des Halles et le clocher de la cathédrale d'Ypres.
Tout cela était paisible et ne se ressentait pas de la guerre.
Ce qui se donnerait comme ouverture d'une chronique historique est en fait radicalement personnel. Tel Fabrice sur le champ de bataille de Waterloo, l'histoire n'est ici que prétexte, en toile de fond d'un paysage intime, d'une trajectoire personnelle.
En effet, allez à Bondues vous y trouverez le modeste Mont de Bondues (51 mètres) pas loin du Bois d'Achelles, vous monterez aux ruines du Fort de Bondues, de là par beau temps vous verrez Messines et Kemmel.
À côté du Fort, la ferme Destombes appelée Lacombe dans le texte. Vous irez voir ensuite le château de Bondues qui appartenait au Baron d'Hespel, maire de Bondues pendant la guerre 1914-1918.
Herlem, c'est Bondues.
Comme à son habitude Van der Meersch travaille le réel pour le plier à la fiction : il fait de Lacombe le maire, alors que Destombes représentait, à l'époque, l'opposition au Baron d'Hespel, alias Baron des Parges.
Mais pourquoi commencer à  Bondues un roman sur l'occupation allemande à Roubaix? Seule la biographie apporte une explication cohérente:
il n'y a pas de carrière ou de four à chaux à Bondues. Van der Meersch utilise là un souvenir d'enfance: son père avait pour ami un dénommé Lefebvre, chaufournier à Fretin. La chaux servait à l'époque au dégraissage des laines.
Du pont de Bondues on embrasse le panorama de la géographie intime de Maxence: ici Bondues où le grand-père Van der Meersch, venu de Bruges, fut instituteur, avec d'un côté les zones urbaines hérissées d'usines, là où le rencontrera sa femme et où il passera l'essentiel de son existence, de l'autre côté la Flandre des origines, cadre de l'Empreinte du Dieu, de Maria fille de Flandre, de La Maison dans la dune, etc.
Bondues est donc l'espace intermédiaire, le présent entre passé et avenir, la frontière entre les deux mondes de Van der Meersch.
On le sait : le thème de la frontière traverse littéralement tous les romans, il est proprement une scène primitive toujours répétée, compulsive.
Hypothèse gratuite que de croire que dans la description classique se niche l'intime? Que ce passage est essentiellement à lire étymologiquement? Non. La preuve? Etymologiquement Bondues veut dire la borne, la limite. Au pied du Mont d'Herlem, il y a un marais. «Van Der Meersch» en flamand veut dire: «ce qui est marécageux».
Ici donc, dès la première page, le marais des origines se niche au creux du récit descriptif et historique.
Cette contamination du biographique dans l'historique est visible tout au long du roman. Deux exemples. Évoquant la vie quotidienne du quartier de l’Épeule, Van der Meersch nous montre les familles Laubigier et Duydt qui habitent dans le roman une impasse près du couvent des Clarisses (qui existe toujours) pas loin de la rue de la Limite. Pour raconter les aventures du petit Camille Laubigier, Van der Meersch a recherché le témoignage de Georges Pannier, condisciple de lycée à Tourcoing.
Avec sa sœur Jeanne, celui-ci est évacué à Belleville-sur-Saône en 1918 chez une «marraine de guerre», Madame Jambon (sic.).
Cette marraine, n'aimant pas son nom, le prononçant « Jômbon», Van der Meersch la désigne dans le roman sous le nom d'Ondive. Voici donc un des rares moments où on déniche un Van der Meersch humoriste : « Ondive », « Jômbon », on devine un célèbre plat régional populaire ! dont acte.
Second exemple : Maxence situe les activités du chimiste Gaure, l'un des résistants de «l'Oiseau de France», au Lycée de Tourcoing où il serait professeur.
Gaure c'est en fait Willot Joseph, docteur en pharmacie, professeur à la faculté Catholique de médecine, associé à l'Abbé Pinte, professeur à l’institut technique roubaisien. Maxence fut élève brillant au lycée Gambetta à Tourcoing.
On l'aura remarqué, ces deux exemples se rattachent à la période scolaire de Maxence. Celte localisation ne se justifie pas seulement par le souci, légitime, de puiser des témoignages et des souvenirs, d'une information exacte.
En effet, Van der Meersch a probablement utilisé le journal de Madame Marie Bodart-Verschaeve et celui de Marcelle Dubar (Journal d'une maison sous l'occupation [1914-1918]) publié par Bernard Gousse dans Plein Nord n°71-72 avril-mai 1981. On peut aussi évoquer «Choses vues pendant l'occupation allemande» de Charles Barenne (cahier manuscrit).
Mais il ne s'agit pas seulement de cela : la période 1914-1918 fut cruciale pour Maxence.
Né en 1907, il a sept ans en 1914, onze ans en 1918. C'est à l'école primaire de la rue Brézin que nous le trouverons. Dans le quartier de l'Épeule précisément.
L'entrée au Lycée correspond approximativement à la sortie de la guerre. S'il vit dans un milieu relativement aisé, sa famille est désunie; la mère, alcoolique, quitte le foyer.
Cette période où les privations de guerre s'ajoutent à une existence familiale perturbée fut probablement particulièrement douloureuse: le tumulte des événements et celui des angoisses personnelles se confondaient.
Maxence parlera de cela dans un article publié dans Le Journal le 12.XII.1935, intitulé: «Souvenir d'un petit bonhomme en blouse de marin à col bleu. Heures d'agonie quand, il y a vingt ans, les allemands occupaient Roubaix».
Invasion 14 est donc bien comme tous les textes de Van der Meersch un texte biographique dissimulé dans le social et l'historique.
Mais laissons cela de côté pour évoquer le scandale étrange provoqué par Invasion 14.
Rappelons d'abord les faits: le 14 octobre 1914, les allemands sont à l'assaut de Lille, la ville essuie de terribles bombardements : les quartiers populaires sont ravagés et incendiés. Un invraisemblable exode s'en suit.
La bataille de l'Yser fait rage, le front se stabilise entre La Bassée et Armentières. Jusqu'en 1918, le Nord sera coupé en deux: les 2/3 vont être occupés par l'Allemagne.
Cette occupation sera terrible : la réalité est fort différente des dithyrambes du journal collaborationniste La Gazette des Ardennes.
On surveille les « mobilisables », hommes de dix-sept à soixante ans.
Certains sont déjà amenés en Allemagne, d'autres soumis au travail forcé. En avril 1916, vingt mille personnes de la Métropole, dont huit mille roubaisiens sont déportés dans les Ardennes, pour participer aux travaux agricoles. C'est la sinistre déportation de la Semaine Sainte. Six mois plus tard, les réfractaires au travail obligatoire sont envoyés à proximité de la ligne de feu.
Toute indiscipline de ceux qu'on appelle les « Brassards Rouges» est durement châtiée.
Une autre mesure touche la population: les rapatriements. Afin d'éloigner les bouches inutiles, des dizaines de milliers d'enfants, de femmes et de vieillards sont acheminés vers le Sud de la France où se trouvent déjà trois cent mille réfugiés.
Les allemands s'installent dans les maisons. Ils pillent, réquisitionnent, confisquent.
Dans les usines, on enlève les machines, on casse. La production n'est maintenue sous la menace que pour les besoins de guerre.
Le chômage et la misère ravagent la population.
Dans ce contexte, y a-t-il eu résistance, collaboration?
La collaboration existe : trafiquants et dénonciateurs pullulent. Quelle est l'attitude des autorités municipales et du patronat?
À Roubaix Jean Lebas, maire depuis 1912, est envoyé à la forteresse de Radstadt pour avoir refusé de communiquer l'état de recensement des jeunes gens de dix-huit ans aptes au travail forcé. Son rival d'opposition, Eugène Motte est exilé au camp de Güstrow pour s'être opposé à la fabrication de toile de jute dans ses usines.
Voulant établir des liens avec la France libre, trois roubaisiens diffusent un bulletin : L'Oiseau de France. Il s'agit du pharmacien Joseph Willot, de l'industriel Firmin Dubar et de l'Abbé Jules Pinte.
Des linotypistes du Journal de Roubaix en assureront la composition.
En octobre 1916, le groupe est trahi, arrêté. Joseph Willot, enfermé à la forteresse de Reinbach, mourra d'épuisement le 1er août 1919.
À la Libération tout est détruit. La vie politique roubaisienne est entièrement occupée par l'évaluation et la répartition des dommages de guerre. Le patronat restaurera à l'identique, au lieu de rénover l'appareil productif, comme si la période de la guerre n'eût été qu'une parenthèse effacée.
Peu à peu une mythologie se construit qui a la vie dure autour de l'unité roubaisienne dans le malheur et de la résistance passive et active unanime.
Le numéro spécial du Monde illustré du 3 mars 1923 en est la manifestation la plus achevée.
Lisons plutôt.
«Réquisitions de travail. L’autorité allemande émet la prétention de faire tourner les usines pour fabriquer les articles qui lui étaient nécessaires. En même temps, elle avait fait confectionner des sacs pour les tranchées. La fabrication avait revu un commencement d'exécution. Lorsque la destination en étant dévoilée, la conscience publique se révolta, des incidents se produisirent rue de l’Épeule. Des ouvriers et ouvrières, occupés chez M. Selliez, confectionneur, furent pris à partie par des gens du quartier.
Le commandant d'étape Hoffmann afficha que toute entrave au travail serait punie de mort, que la ville serait frappée d'une imposition de cent mille francs par jour d'arrêt dans le fonctionnement des usines. La municipalité, mise en demeure d'intervenir dans le conflit, publia un appel au calme mais se garda bien d'encourager, encore moins d'ordonner le travail sacrilège. Les ouvriers de MM. Motte ayant été sommés de rentrer aux métiers, de nouvelles bagarres se produisirent, rue Molière. Ni les menaces, ni les offres alléchantes ne peuvent décider les récalcitrants. Pas plus à Tourcoing, auprès de M. Dron, qu'à Roubaix, auprès de M. Thérin, la Kommandantur ne trouva l'appui qu'elle attendait. Les premières protestations, nées du bon sens populaire, allaient prendre corps avec l'entente des chefs d'industries. Sous l'énergique initiative de M. Firmin Dubar, la résistance s'organise. L'article 52 de la Convention de La Haye est formel. « Des services ne pourront être réclamés des habitants que pour les besoins de l'armée d'occupation. Ils seront de telle nature qu'ils n'impliqueront pas pour les populations, l'obligation de prendre part aux opérations de guerre».
MM. Eugène et Edouard Motte écrivent à Hoffmann: «Informés aujourd'hui de l'usage que vous faites de nos tissus, nous ne pouvons accepter le rôle de collaborateurs de l'ennemi. Vous pouvez réquisitionner nos biens, vous ne pouvez réquisitionner nos personnes. Notre conscience de Français s'y refuse».
Deux heures plus tard, MM. Motte étaient arrêtés.
C'est justement ce discours mythologique que Maxence Van der Meersch fait exploser en 1935, soit un an avant le Front Populaire.
Voici donc un long extrait qui constitue la version Van der Meerschienne du discours mythologique précité.
Puis l'indignation grandit. On sait que quelques usines tournaient pour l'ennemi. Il faut juger sans idée préconçue la situation des industriels qui avaient consenti à tourner. Plus de Chambre de commerce, plus d'organisme directeur. Les Allemands avaient frappé à la tête. Chaque patron, entrepris isolément dès l'arrivée de l'ennemi, se sentait désarmé, impuissant. C'avait commencé par des réquisitions, l'ordre, sous menace de pillage et de déportation, de finir le travail en cours, d'épuiser les stocks. Puis on avait imposé le travail ouvertement. Mais tout cela n'allait pas sans un certain mécontentement ouvrier. Brusquement, toutes les rumeurs qui couraient à Roubaix prirent corps. Cette menace du travail généralisé, le bruit que dans les usines qui tournaient encore on cousait maintenant des uniformes et des sacs à terre pour l'ennemi, suscitèrent une poussée d’indignation. Et voilà qu'on parlait de faire travailler tout le monde ainsi. Non ! on ne travaillerait pas, on empêcherait les gens qui œuvraient encore de continuer. On malmena dans les courées les ouvriers, les ouvrières occupés dans ces usines. Une foule immense alla les attendre le soir à la sortie des usines. Ce fut une belle bagarre. Les ouvriers félons reçurent une correction terrible des mains du populaire indigné. Des sentinelles allemandes à la porte des usines durent s'enfuir et se cacher. Un commissaire de police qui tentait d'apaiser les esprits fut lui-même traité de traître et reçut les rudes éclaboussures de cette colère. Ailleurs, spontanément, des ouvriers jusque-là soumis aux Allemands se rebellaient. On avait reconnu dans les objets qu'on cousait des sacs à terre. On ne voulait plus. On fit grève. Les usines durent cesser de tourner. Ce fut une espèce d'explosion de révolte à travers tout le pays envahi, jusqu'à Lille.
Hennedyck vit là une inspiration. La voie? Mais on la lui montrait, il la lui montrait, ce brave peuple brutal et fruste, dans sa conscience rigide et absolue. On ne travaille pas pour l'ennemi, voilà tout. Souffrir, pâtir, subir les brimades, la faim, l'exode peut-être? hé ! tout Roubaix ne l’acceptait-il pas sans hésiter? sans calculer?
Il composa d'un seul jet une lettre, une rude lettre catégorique et franche à ses collègues. Il la finit en disant : « C'est le peuple de Roubaix qui nous donne l'exemple ». Il regrettait, au fond, que l'initiative ne fût pas venue d'eux, les patrons. Il trouvait qu'ils avaient failli à leur rôle, à leur devoir de conducteurs d'hommes. Eh oui, c'étaient les ouvriers qui leur avaient donné la leçon !
Que dit Maxence? Que des patrons produisaient pour l'Allemagne ! Que le refus vint du peuple ! Que l'antériorité de sa révolte patriotique spontanée désigne en creux la faillite du patronat en tant qu'élite ! Que le patronat loin d'être unanime fut divisé, hésitant, souvent hypocritement sophiste. Qu'il y eut des résistants (Hennedyck) et des trafiquants véreux (Barthélémy David).
À la peinture saint-sulpicienne de la mythologie officielle, il oppose la photographie noir et blanc vériste. Derrière la peinture, la photographie même si, pour que celle-ci dénonce le mensonge de celle-là, elle doit se plier à une mise en scène, à une recomposition du réel.
En effet, Hennedyck représente un personnage composite: on y retrouve les réactions dans le quartier de l'Épeule des gens vis-à-vis des ouvriers occupés chez Selliez, on y retrouve Firmin Dubar et Eugène Motte.
Le jeu du «qui est qui? » a peu d'intérêt. L'essentiel n'est pas là. À travers la mise à nu de l'attitude du patronat local Van der Meersch met en scène un débat fondateur entre un patronat traditionnel paternaliste et une fraction plus moderne, démocrate et chrétienne que Daniel Decraemer et Hennedyck représentent.
Le patronat traditionnel déchoit dans la figure du trafiquant Barthélémy David, jouisseur et agnostique.
Le père de Maxence Van der Meersch hante ce conflit. Derrière les deux firmes du patronat, le mauvais père et le père idéal reproduisent leur affrontement archaïque.
C’est donc cette mise à nu dont encore une fois on révèle le ressort intime qui provoque l'ire des « Amis de Lille» dans un célèbre article intitulé « Invasion 14».
M. MAXENCE VAN DER MEERSCH a écrit Invasion 14 qu'il ambitionne  vraisemblablement de laisser aux générations futures comme un témoignage de cette triste période.
Cela serait très bien s'il n'avait pas généralisé les quelques exceptions et s'il ne régnait pas sur son livre une atmosphère de trahison et de facilités qui en est la matière même.
Nous aurions voulu y voir, au contraire, une large place réservée a l'illustration du front héroïque de résistance passive tenu pendant ces quatre années de privations par la population de nos régions envahies.
Si ce front a été ébréché par quelques mauvais soldats ou quelques mauvaises cantinières, jamais la vérité n'a voulu qu'on généralise ces exceptions et qu'on individualise timidement l'unanime résistance dont ont fait preuve tous les envahis, de quelque classe qu'ils soient.
La littérature populiste dans laquelle se complaît M. Van der Meersch avec aisance et talent, si elle l'obligeait à voir les faits par le petit bout de la lorgnette, ne l'obligeait pas à minimiser tout ce qui est bien et à grossir tout ce qui est mal.
[…]
M. Van der Meersch a-t-il donc oublié les nombreux Trulin et Derain, enfants du peuple. A-t-il oublié les émules de Willot et leur « oiseau de France»? Prend-t-il pour une fable la vie de l'héroïne des Demi-veuves? Est-ce l'abandon de Maria Knockaert qu'il nous reproche ou la vaillante diplomatie de l'héroïne de « la Guerre sans arme » ? Si c'est oui, les milliers de voix de celles et de ceux qui ont vécu ces quatre tristes et mornes années lui diront avec moi qu'il se trompe.
Enfin, je ne veux pas croire que M. Van der Meersch savait bien ce qui se passait aux portes de Lille pendant la guerre, ou à la « Mondiale», ou encore à la Citadelle, ou encore dans toutes les Kommandantur. Les rapports avec les envahisseurs y consistaient plus souvent en coups de crosse et coups de pieds qu'en sourires.
Pour ne pas «travailler pour les boches», nos populations ont, de 14 à 18, subi la famine et toutes sortes de privations, héroïquement, avec grandeur. Au simple énoncé de cette seule expression, elles revivront d'ailleurs avec émotion tout ce qu'elle comportait de ferme résolution et de sacrifice.
Je voudrais qu'elles y trouvent la force et le souvenir pour contrebalancer la funeste influence d'Invasion 14 dont l'auteur n'aurait sûrement pas écrit certaines pages s'il avait été bien renseigné.
Pendant ces quatre années de calvaire, M  Van der Meersch était peut-être à Limoges ou à Biairritz, ou tout simplement en train de faire son devoir comme tant d'autres, au chemin des Dames ou à la côte 104. Mais je ne veux pas croire qu'il était à Lille, à Roubaix ou à Tourcoing.
Alors, pourquoi ne pas mieux se renseigner avant d'écrire?
Pour moi qui passais chaque jour les portes de Lille et qui eus le lamentable privilège de partager avec des milliers d'autres enfants de mon âge cette épuisante et humiliante odyssée, depuis la fusillade de Fives jusqu'à l'exode de Belgique, en passant par le bombardement, la famine, l'explosion des 18 Ponts et les coups de crosse dans le dos pour avoir été chercher dans un champ quelques pommes de terre, je lui dis de toute ma force, et pour ce que je connais, que les habitants des régions envahies n'ont pas mérité Invasion 14.
Ils n'ont pas joué, de 14 à 18, une sorte de «Kermesse héroïque» comme M. Van der Meersch paraît vouloir le faire croire.
L.F.
C'est bien cette inversion de la perspective qui est ici insupportable. Au risque d'être mensonger et injuste : que de belles pages dans Invasion 14 sur la résistance des grandes comme des petites gens !
Et on retiendra, que dans leur fureur excommuniante, les auteurs avaient oublié qu'en 1914 Maxence était un enfant terrorisé de sept ans.