ENTRE EXPÉRIENCE PERSONNELLE ET RÉFORME DE LA SOCIÉTÉ :
LE NON-CONFORMISME DE MAXENCE VAN DER MEERSCH
Michel DAVID Ville de Roubaix

In : « Maxence Van der Meersch, écrivain engagé. » Roman 20-50 ; collection « Actes », Septentrion, 2008

 

UN ÉCRIVAIN ANCRÉ DANS L'HISTOIRE, DANS UN TERRITOIRE


Nous fêtons cette année le centenaire de la naissance de Maxence Van der Meersch, né en 1907 à Roubaix dans le quartier du Blanc-Seau, près du canal si présent dans son œuvre.
J'ai déjà eu l'occasion de situer l'histoire très politique de la réception de Maxence Van der Meersch.
Né en 1907, il connut l'apogée de la ville industrielle. Rappelons qu'en 1906 Tourcoing accueille l'Exposition internationale du textile; c'est d'ailleurs en livrant des matériaux pour une partie des stands de cette exposition que le père Benjamin fît faillite. 1907, c'est la pose de la première pierre de l'Hôtel de ville monumental qui célèbre la toute puissance industrielle de Roubaix. En 1911, l'Exposition internationale du textile à Roubaix déploie ses splendeurs et villages coloniaux dans les allées du nouveau parc de Barbieux. Enfin juste avant la guerre on inaugure l'usine ultramoderne de la Lainière de la famille Prouvost.
En 1914, Maxence a sept ans et il vit cette longue période de souffrances et de destructions: la Première Guerre mondiale si terrible dans la description qu'il en fait dans Invasion 14, les grèves de 21 (voir La Fille pauvre), de 30-31 (voir Quand les sirènes se taisent, le Front populaire (voir Pêcheurs d'hommes) et enfin la Seconde Guerre mondiale qu'il devait évoquer dans le roman « Invasion 40 ».
Mort en 1951, il sera redécouvert dans les années 80. C'est en effet en 1981, année de l'arrivée de la gauche au pouvoir, que la Bibliothèque Municipale de Lille propose une première exposition monographique, pendant que la revue Nord' lance son premier numéro autour de Maxence. C'est donc au moment où la ville industrielle se défait que l'on découvre avec une certaine nostalgie l'œuvre de Van der Meersch qui a décrit cette ville et son peuple. Le premier colloque organisé par l'Université d'Artois marque à la fin de ce siècle le développement d'approches scientifiques de référence sur Maxence Van der Meersch. On pense ici notamment à la biographie autorisée de Térèse Bonté. Le temps de la nostalgie a fait place à celui de l'analyse rationnelle. Cette transition est nécessaire pour passer de la nostalgie à l'histoire et de la mémoire au patrimoine, ce dont témoigne l'ensemble des manifestations du centenaire, et notamment l'exposition « Mémoires de Maxence Van der Meersch » à la Médiathèque de Roubaix dont j'ai eu l'honneur d'être le commissaire.
Si je raconte ceci c'est pour mieux souligner que, de gré ou de force en quelque sorte, Maxence Van der Meersch fut pris dans la scansion politique du territoire dans lequel il inscrit son œuvre. Mais il le fit évidemment d'une manière particulière. Inscrit dans un territoire, entre la Flandre des origines et l'ancrage dans la ville industrielle, il fut constamment obsédé par les frontières qui à la fois coupent et suturent ce territoire.
Frontière entre la Flandre et le Nord, traversée par la contrebande, les armées d'invasion, les réfugiés et les proscrits, frontière naturelle construite par l'homme, le canal de Roubaix, qui fut le chemin qui relie ses différents domiciles, et surtout le lieu de la rencontre avec sa femme Thérèze, rencontre qui décida de son destin, rencontre qui lui fit traverser la frontière sociale entre le milieu petit-bourgeois et aisé dont il venait et le milieu très populaire que représentait Thérèze, cette ouvrière de fabrique tout au bas de l'échelle sociale, venue de la province à Roubaix via Paris pour occuper les postes de travail les moins qualifiés.
Si l'œuvre de Maxence Van der Meersch est d'abord la rencontre d'un homme et d'un territoire, territoire à la fois concret et configuration symbolique qui donne sens au chaos de sa vie, elle est aussi la rencontre articulée et complexe entre intimité et engagement, intimité qu'il faut entendre comme mise en scène du corps, objet de focalisation du sens, thème descriptif majeur, intimité qu'il faut entendre enfin comme saturation du texte par ses traces autobiographiques dans un jeu de dévoilement, déplacement, refoulement qui rappellent ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui de manière un peu générique les procédés de l'autofiction.
Mon propos est ici à la fois de situer l'engagement de Van der Meersch dans l'environnement de son temps, mais aussi de montrer que cet engagement ne prend sens que dans le dialogue qu'il entretient avec la mise en scène de l'intimité à travers la transformation du matériel autobiographique et la mise en scène du corps.


LE « REFUS DE PRENDRE PARTI », UN CONTRESENS À ÉVITER


On pourrait pourtant penser que la question de l'engagement de Maxence Van der Meersch est réglée quand on se rappelle la lettre qu'il adresse au Chanoine Spanneut le 13 décembre 1944, date significative:
...II me semble que le rôle de l'écrivain est de rester en dehors de tout parti politique. Il me semble que le fait de prendre un parti doit diminuer le jugement et la liberté de pensée. Impossible de trouver des pneus. Je charge du tissu mais cela devient de plus en plus difficile. Merci pour la carte. Si vous pouvez prendre des notes sur l'hôpital pour moi vous me ferez plaisir. Je vous souhaite bonne chance pour votre nouveau ministère.
La lettre, charmante, semble régler la question puisqu'il affirme à la fois rester en dehors de tout parti politique, et effectivement on ne trouve pas trace d'engagement partisan de Maxence Van der Meersch mais il renforce ce propos en affirmant qu'il faut éviter de prendre un parti et ce au nom de la liberté de pensée.
LA CONSCIENCE DE LA CATASTROPHE
Je voudrais démontrer dans une première partie combien cette affirmation est contredite par l'analyse du corpus. En premier lieu voici un texte manuscrit inédit daté du 6 mars 1949 intitulé « Bilan fragment de journal ». Il donne une bonne représentation des sentiments de Maxence Van der Meersch au sortir de cette longue période de guerre et de destruction, alors même qu'il est marqué par de nombreuses épreuves: mort du père, mort de Paul Carton, polémique avec l'Ordre des médecins à cause de Corps et âmes, polémique sur Sainte Thérèse, toutes choses qui l'affaiblissent et détruisent son énergie. Il s'agit bien d'un journal, nous sommes donc plutôt du côté de l'intime. Et pourtant on verra se nouer tout de suite le lien entre intimité et engagement :
« J'éprouve ce soir le besoin d'établir mon bilan. J'ai vécu sur cette terre à peu près la moitié de ce qu'un homme doit normalement y vivre. J'ai atteint ce sommet d'où le chemin montant commence à devenir un chemin qui redescend. Que me reste-t-il? Qu'ai-je perdu? Qu'ai-je acquis?... ces raisons qui m'ont poussé en avant jusqu'ici, et dont beaucoup, avec la maturité déjà proche, se sont à mes yeux révélées vaines, et sans force? Il est temps, je l'ai compris, d'établir la balance. La vie de l'homme, cette accélération ininterrompue... Il est évident que désormais tout se déroulera très vite. Et le peu de jours et le peu d'énergie qui restent à l'homme au-delà de 40 ans doit être désormais utilisé au maximum, sans une erreur, sans un faux pas, sans un détour. Ce que je distingue d'abord c'est un immense effondrement; que de ruines depuis 10 ans, dans l'édifice philosophique, religieux, moral, qui m'abritait jusqu'ici. J'ai vu souffrir trop d'humains depuis 10 années, j'ai vu trop de douleurs innocentes, trop de crimes et de boucherie et de sang versé, et de tortures innommables, sans même qu'on puisse trouver un responsable. Chaos immense d'êtres déments, jetés les uns contre les autres sans même savoir pourquoi, et qui s'entr'égorgent sans même comprendre leur ignominie. Et au sommet de ces masses aveugles, des chefs lucides mais impuissants, dépassés par l'énormité du jeu, et quelquefois des illuminés, des paranoïaques, de toute évidence irresponsables, aux yeux du psychiatre, des massacres qu'ils déchaînent. De 1939 à 1945, est-il véritablement un humain sur la tête duquel on puisse véritablement accumuler la responsabilité totale de toutes ces horreurs que nous venons de vivre ? J'avais en Dieu une confiance naïve. Il y avait des choses qu'il ne laisserait pas faire. Puis j'ai vu mourir de faim un vieux chien pendant l'hiver de 1941. Puis j'ai vu, après un bombardement, deux mains d'enfant collées au tronc d'un arbre. Je me croyais averti et sans illusion sur le compte de l'humanité, de sa justice, de sa bonté. J'ai vu l'horreur de la bête humaine déchaînée. J'ai vu revenir de Dachau des amis au nez broyé à coups de talon. J'ai entendu des hommes me conter en riant l'éventrement d'une femme, enceinte d'un boche... J'ai vu la masse des voleurs, des cupides et des habiles tendre tour à tour leurs voiles au souffle de tous les gouvernements, tandis que les sincères et loyaux coulaient à pic. J'ai vu, la paix, encore loin d'être atteinte, se préparer activement les armes de la prochaine guerre, dans une acceptation universelle et folle. »
Texte on le voit marqué par l'échec et le désastre mais surtout texte de bilan personnel complètement tourné vers les enjeux historiques. L'engagement n'est jamais loin de l'intimité.


UNE ACTIVITÉ JOURNALISTIQUE RÉGULIÈRE ET SITUÉE


Nous allons maintenant repérer dans le corpus de Maxence Van der Meersch plusieurs textes qui ont la caractéristique d'être non littéraires et de porter sur des sujets à caractère idéologique et politique.
- « La semaine de 40 heures et ses répercussions sociales » in L'Avenir, le 13 juin 1936;
- « Que vaut-il mieux? L'illusion qui vivifie ou... la réalité dont on meurt ? », in Le Journal, le 30 août 1936;
-«Une leçon, un espoir», in Le Journal, le 31 décembre 1936;
- « La représentation proportionnelle, c'est bien, le vote familial, c'est mieux », in Paris-Soir, 4 avril 1937;
- « Dévaluation ou contrôle des changes? », tapuscrit pour Paris-Soir, sans date, huit pages ;
- « Grandeur du travail manuel », manuscrit, 30 avril 1943, 9 pages ;
- « Les stocks s'accumulent et ne peuvent être livrés au public parce que les nouvelles cartes de charbon ne sont pas imprimées. Une lettre de Maxence Van der Meersch », in Le Figaro, mai 1946;
- « Le sang du christianisme », in La Croix, 6 et 7 juin 1948 ;
- « Impôt sur le revenu », tapuscrit, 15 mars 1949, 5 pages;
- «Où en sont les assurances sociales?», sans date, 12 pages ;
- « Le drame politique et financier de la Coca-Cola », tapuscrit, sans date, huit pages.
À cela ajoutons 6 pages de notes non datées commençant par « docteur Carrel et rénovation de l'homme » dont on peut penser au regard de la bibliographie d'Alexis Carrel qu'il s'agit de notes de lecture de L'Homme, cet inconnu, best-seller mondial publié en 1936.
Enfin nous devons mettre en valeur le premier numéro de l'hebdomadaire Temps présent sous-titré « En dehors et au-dessus des partis » dont la première page affiche une profession de foi cosignée par Henri Guillemin, Pierre-Henri Simon, Jacques Madaule, Gabriel Marcel, Jacques Maritain, François Mauriac, Henri Fourrât, et, entre autres, Maxence Van der Meersch.
Que nous dit ce corpus ? Quelques citations au hasard :
La semaine de 40 heures est l'aboutissement logique d'un machinisme sans cesse en progrès, celui aussi de l'incurie de nos dirigeants, qui n'ont pu opposer à la crise que des expédients, au chômage que l'allocation. Elle aura d'incalculables répercussions sociales. Elle nous mènera sans doute à l'isolement économique, à l'autarcie. Elle provoquera un développement nouveau et rapide du machinisme. La main-d'œuvre, devenant plus chère, on tendra davantage encore à lui substituer l'outil. Il est plus que probable que la semaine de 40 heures, avant deux ans, se révélera comme un palliatif insuffisant.
Et plus loin dans le même article :
Voilà donc l'homme sur le point d'être allégé de la sentence divine: « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Le loisir, la meilleure et la pire des choses, le voilà mis à la portée de tous. Sommes-nous sûrs que les bénéficiaires en feront généralement un usage profitable ?
L'article sur la représentation proportionnelle du 4 avril 1937 est tout aussi édifiant sur un positionnement éditorial clairement en opposition avec les mesures défendues et prises par le Front populaire. En effet la défense du vote familial est le curseur certain d'un positionnement politique propre à la mouvance catholique de centre-droit et de la C.F.T.C.
La profession de foi de Temps présent se situe plus dans une logique « ni droite ni gauche » que dans une logique d'opposition au Front populaire. Temps présent se situe dans la lignée de l'hebdomadaire Sept, créé par des dominicains, où l'écrivain Daniel-Rops joua un rôle. Certes Temps présent à la différence de Sept se veut un journal laïque. Il ne prétend pas représenter les catholiques mais réunir des signatures intervenant dans le débat politique et social en tant que catholiques. Ni droite ni gauche, libre, soucieux « d'affirmer la transcendance du christianisme à l'égard des partis, des classes, des nations, des civilisations, bref de tout l'ordre temporel et porter sur les choses de cet ordre... un libre jugement n'engageant que nous, et aussi purement chrétien que possible. Maintenir une indépendance parfaite vis-à-vis de toutes catégories sociales, temporelles. »
Les notes sur l'ouvrage du docteur Carrel ont par contre une coloration beaucoup plus nette: critique du machinisme, de la surconsommation et de la surproduction, critique du progrès qui s'est fait en dehors de l'homme, critique de la mystique de l'individu, cause du désordre; par contre valorisation de la mystique de la famille, noblesse du travail, mystique de la nation, de la race, et de l'humanité et on résistera mal à la tentation de pointer dans ce texte le fameux « travail, famille, patrie » du pétainisme d'État.
De ce corpus on doit tirer plusieurs conclusions provisoires:
- Maxence Van der Meersch fut un intellectuel engagé dans les débats politiques et sociaux de son temps, non seulement comme écrivain, dans ses textes de fiction, mais aussi et de manière massive, réitérée et systématique, en tant que journaliste, éditorialiste, dans différentes publications.
- Son engagement se situe dans la mouvance catholique, refusant de s'inscrire dans un clivage droite-gauche et appelant à une réforme spirituelle, instaurant un nouvel ordre de la société, en plaçant l'homme au cœur de cette société, à rebours de l'idéologie ambiante du progrès et du « matérialisme ».
Cependant on ne peut tirer de ce positionnement « transcendant » une absence de position politique. Critiquant les 40 heures, l'étatisation des assurances sociales, promouvant le vote familial, il est très clairement à rebours de la majorité de gauche du Front populaire.
- Quand il évoque des questions plus idéologiques, il se situe à droite. Très.
Nous allons préciser ce positionnement en évoquant d'autres textes.


LES NON-CONFORMISTES DES ANNÉES 30


L'historiographie contemporaine désigne sous le nom de « non-conformistes des années 30 », en se référant à l'ouvrage de Jean Loubet Del Bayle, une nébuleuse de groupes et de revues d'inspiration personnaliste, apparus dans les années 30, et animés par de jeunes intellectuels qui voulurent situer leur engagement en marge des courants politiques établis.
Loubet del Bayle distingue trois courants :
- La jeune droite rassemble des intellectuels dissidents de l'Action française. Elle est nettement marquée à droite et se distingue fortement de la sensibilité catholique.
-  L'Ordre nouveau développe la base théorique avancée par Robert Aron et Arnaud Dandieu.
- La revue Esprit débute en 1931 autour d'Emmanuel Mounier. Elle développe particulièrement les thèses personnalistes.
Les grandes idées du personnalisme sont d'abord de concevoir la crise des années 30 comme une crise de civilisation. Il en est déduit le refus de la société libérale, à savoir l'individualisme et le capitalisme dont le fondement culturel serait un matérialisme et un nihilisme destructeurs. La charge anticapitaliste est équilibrée par le refus convergent des solutions étatistes au libéralisme à savoir autant le collectivisme que le fascisme. De ce point de vue les non-conformistes furent en général plus vigilants que la moyenne de leur temps face à ce que représentait le nazisme. Pour les personnalistes la crise de civilisation appelle une révolution spirituelle qui transformera à la fois la société et les hommes, appelant ainsi autant un travail sur soi qu'un engagement dans le combat politique et social.
Ces non-conformistes eurent des positionnements différents pendant la guerre. Nombreux furent ceux qui trouvèrent dans la Révolution nationale un écho à leurs thèses. Cependant pour la plupart très rapidement ils s'engagèrent dans les différents mouvements de résistance, Combat et O.C.M., et après-guerre ils se mobilisèrent tant dans les nouvelles organisations de la démocratie chrétienne comme le M.R.P., que dans le combat pour l'Europe dans une optique fédéraliste.
Bernard-Henri Lévy a cru voir dans les thèmes développés par les non-conformistes la matrice d'un fascisme à la française. Est-ce si simple? Non, certes. Si certains thèmes non-conformistes peuvent se rapprocher d'une logique fasciste, tels par exemple la critique du progrès du machinisme et son contrepoids dans le retour à la ruralité et à la terre, la mystique de la famille et de la nation, le mépris du parlementarisme et des masses ignorantes, il n'en est pas moins vrai que ces intellectuels posèrent le diagnostic d'une double impasse du capitalisme comme du totalitarisme et qu'à quelques exceptions près ils s'engagèrent dans la Résistance et les combats démocratiques.
La question que nous devons nous poser est: dans quelle mouvance de cette galaxie non-conformiste faut-il situer Maxence Van der Meersch?
En premier lieu on peut retrouver des traces fortes du courant de L'Ordre nouveau dans les discours de Maxence. Pensons à Robert Aron, secrétaire pendant un temps de Gaston Gallimard, et qui publia plusieurs ouvrages avec Arnaud Dandieu: Décadence de la nation française et Le Cancer américain en 1931, La Révolution nécessaire en 1933; ce corpus idéologique se retrouve fortement chez Van der Meersch, notamment un antiaméricanisme fortement affirmé que le cinéma et l'industrie des loisirs représentent, une certaine obsession de la dénatalité qui serait la cause principale de la décadence de la nation.
Un autre voisinage est à trouver avec Daniel-Rops. Daniel-Rops fut l'un des écrivains catholiques les plus populaires de l'après-guerre. À partir de 1931 il participe sur le conseil de Gabriel Marcel aux activités de L'Ordre nouveau dont il partage l'essentiel des orientations. Après 1935 ses liens avec L'Ordre nouveau se distendent quelque peu et il collabore aux hebdomadaires catholiques Sept et Temps présent, dans lequel nous avons retrouvé la signature inaugurale de Maxence. Voilà donc un cousinage certain.
On peut enfin trouver dans l'ancêtre de la démocratie chrétienne, le mouvement du Sillon animé par Marc Sangnier, quelques thèmes tels que la nécessité de donner une forte dimension sociale et ouvrière au christianisme. On retrouve cette idée dans Pêcheurs d'hommes, même si l'auteur se démarque du paternalisme qui pouvait être celui des instituts populaires où des gens de « bonne famille » enseignaient aux ouvriers ; lui, prône au contraire l'action ouvrière menée par les jeunes ouvriers, substituant le thème de la nouvelle élite populaire à celui de l'éducation.


UN NON-CONFORMISME CHRÉTIEN DOLORISTE DE DROITE


Ce compagnonnage avec différentes figures des non-conformistes se retrouve dans l'analyse du corpus de Van der Meersch tel qu'il se constitue en 1936.
En effet en 1936 deux textes importants sont publiés, le texte dit de la conversion, le 30 août 1936 et « Une leçon un espoir », le 31 décembre 1936; ces deux textes sont publiés dans Le Journal.
Le Journal fut lancé à la fin du xixe siècle et bénéficia de grandes signatures telles que Maurice Barrés, Emile Zola, Léon Daudet, Jules Renard, Alphonse Allais et Georges Courteline ; de sensibilité républicaine au début, il défendit à partir de 1911 une politique conservatrice et nationaliste, renforcée par l'arrivée après la Première Guerre mondiale à la direction politique d'un journaliste catholique et antisémite; en 1925 le titre est vendu à un groupe d'investisseurs et s'entoure de collaborations littéraires: Maurice Leblanc, Biaise Cendrars, Colette, qui tient une rubrique hebdomadaire jusqu'en 1938 et donc, à partir de 1936, Maxence. La ligne politique du journal est désormais très à droite. Dans les années 30, il s'affirme anticommuniste et préconise une alliance avec l'Italie fasciste. Il sera suspendu en 1944 avant de cesser définitivement sa parution; une partie de ses archives sera alors attribuée au quotidien L'Aurore. Positionnement à droite donc de manière indubitable.
Les deux textes que j'évoque sont particulièrement éclairants sur cette position. « Que vaut-il mieux... » évoque la rencontre de Van der Meersch dans le port de Dunkerque avec un vieux marin qui lui parle du Canada, évoquant la vigueur des traditions familiales et religieuses de ce pays :
Que doivent-ils penser de nous, aujourd'hui, ces gens-là, qui, depuis trois siècles, tournent les yeux vers nous, cherchent en nous un exemple, un encouragement, et n'assistent qu'à notre déchéance? Quel crève-cœur de voir dépérir, faute d'idées à défaut d'enfants, la vieille souche dont ils s'enorgueillissent d'être un rameau !
Plus loin :
Erreurs, illusions, ces traditions-là? Soit! Admettons que le culte d'un esprit créateur, que l'amour de la nation, que la volonté des fécondes postérités ne soient que superstitions grossières... Il n'en reste pas moins que cette erreur-là fait vivre et grandir nos frères du Canada, comme elle régénère en Europe des peuples qui s'y voient bon gré mal gré ramenés par leurs maîtres. Et si le matérialisme est vérité, nous autres en France, nous mourons de ces vérités-là. Que vaut-il mieux pour l'homme? L'illusion qui vivifie ou la réalité dont on crève ? Mais la question ne se pose même pas ; une philosophie qui donne à l'homme une raison de vivre, qui répond aux instincts profonds de son maître ne peut être un mensonge; et une vérité qui n'est qu'une négation et qui tue les individus ne peut pas être une vérité !
Dans « Une leçon d'espoir » il est à nouveau rappelé la vigueur du peuple québécois :
Pourquoi? Parce qu'ils ont, là-bas, gardé intact, ce qui, chez nous, s'est desséché: l'attachement à la religion, au langage, à la terre, à la famille.
Plus loin (nous sommes en décembre 1936) :
C'est qu'aujourd'hui la France paraît bien s'éloigner de ces traditions-là. Hausse uniforme des salaires (c'est uniforme qui me heurte et non pas hausse), semaine de 40 heures, travail égalitaire de l'homme et de la femme, du vieillard et de l'enfant, standardisation de l'être humain, qu'on voudrait, semble-t-il, réduire à l'état d'élément économique interchangeable, tout cela nous prépare la destruction de la famille, la désertion des campagnes, la dépopulation.
Et plus loin :
Faut-il désespérer? Non. On peut faire confiance en la vieille souche d'où sont sortis de tels sujets... La bourrasque passée, la France, je veux le croire, redeviendra elle-même, retrouvera son bon sens, sa soumission aux lois naturelles, cet élan vital qui l'a jusqu'ici faite puissante, si grande, à travers l'histoire. Puisse 1937 voir se lever l'aube de cette résurrection.


UN GOUROU INQUIÉTANT


Approfondissons maintenant ce positionnement idéologique en évoquant le compagnonnage récurrent avec Paul Carton. C'est en effet Paul Carton qui à travers le personnage de Domberlé est le héros de Corps et âmes. Paul Carton est un médecin, comme Alexis Carrel, qui développe la méthode néo-hippocratique se différenciant de la médecine conventionnelle dans la mesure où elle préconise de traiter les causes des maladies plutôt que leurs symptômes en vertu du principe: « le microbe n'est rien, le terrain est tout » ; selon Paul Carton les causes réelles de toutes les maladies proviennent d'un système immunitaire affaibli par une mauvaise hygiène et notamment une mauvaise alimentation. Dans cette perspective l'invasion microbienne, notamment tuberculeuse, n'est qu'une conséquence, un symptôme, et la maladie peut être traitée par un retour à l'équilibre naturel. La médecine de Paul Carton influença personnellement Maxence Van der Meersch qui suivit ses conseils diététiques. La correspondance de Paul Carton nous révèle qu'ils furent quasi quotidiens. Admiratif de Paul Carton il conçut le projet d'écrire un roman qui démontrerait la validité des thèses de celui-ci.
Mais au-delà du personnage de médecin non conventionnel, qui était vraiment Paul Carton? Il écrivit une biographie de Léon Bloy Un héraut de Dieu: Léon Bloy en 1936. Bloy fut le maître de Paul Carton comme Paul Carton fut le maître de Maxence Van der Meersch.
Léon Bloy est né en 1846. Sa rencontre avec Jules Barbey d'Aurevilly en 1868 provoque une conversion intellectuelle qui le rapproche du courant traditionaliste. Sa vie bascule à nouveau en 1877. Lors d'une retraite à la Grande Trappe de Soligny, il rencontre une prostituée occasionnelle qu'il recueille et convertit. La passion que vivent Bloy et cette jeune femme devient une aventure mystique dans un contexte de misère absolue puisque Bloy a démissionné de son poste à la Compagnie des Chemins de fer du Nord. C'est à cette époque également qu'il entame la rédaction d'un premier roman largement autobiographique Le Désespéré. Le drame vécu par les protagonistes est la transposition de sa propre histoire dans une relation où la sensualité est peu à peu effacée par le mysticisme. Puis suivra La Désespérée, première ébauche de La Femme pauvre, ouvrage finalement publié en 1897. On voit donc dans cette biographie des correspondances étonnantes avec l'histoire de Maxence Van der Meersch : la rencontre avec une jeune femme déclassée, l'abandon d'une carrière toute tracée et la vie misérable au nom de l'amour, la conversion de l'âme. De la même manière on peut voir de fortes correspondances entre Paul Carton et Léon Bloy, ne serait-ce que ce style imprécateur que nous allons maintenant découvrir car si Léon Bloy fut celui qui insulta Pasteur comme contre-nature, Paul Carton dans le contexte des années 30 se situe non pas à droite mais à la toute extrême-droite. En voici, épars dans une correspondance nombreuse, quelques exemples :
Les événements? Désordre, haine, méchanceté, incompétence; famine en vue. Égoïsme féroce. La guerre pour le pétrole, le blé, les mines, le caoutchouc, etc. Des officiers de retour: bon esprit. Ils avaient là-bas les livres et Corps et âmes. Leurs femmes odieuses. Fermement fidèles à la vérité. Beaucoup d'espoir. Les ouvriers d'industrie rapportent unanimement des récits de sauvagerie à rendre fou. On comprend pourquoi l'exode boche se dirige vers l'Ouest. La ruée asiatique est un effroi: le pillage, la furie, le viol, le massacre. Des gens qui n'avaient jamais vu de bicyclettes, de montres, d'appareils photo, etc. Des sortes d'animaux parachutés; des oflags français privés de toute nourriture par ces sujets-là, sauvés par des rapides poussées américaines !
Nous sommes en 1945. Nous voilà en 1939 :
II faudrait aussi clouer le bec aux grands venins démocrates, aux communistes, même chrétiens et cesser de faire le jeu empoisonnant et meurtrier de la démocratique Angleterre. Le danger communiste, extirpé bientôt d'Espagne, infiltre maintenant la douce France: 450000 êtres sauvages, dont la plupart sont des assassins soviétiques, dont personne ne veut sur terre... les dépôts d'armes communistes n'ont jamais été fouillés, cela promet de la mitrailleuse, avant le redressement français. Le Gringoire de cette semaine sera à lire.
Et nous ne citons pas les remarques systématiques lettre par lettre sur la « bande noire » c'est-à-dire le complot maçonnique et les juifs.
Paul Carton incontestablement ne fut pas seulement le chantre d'une médecine alternative mais l'idéologue imprécateur et enragé d'un fascisme antisémite, paranoïaque et obsessionnel. Disant cela, et pour être parfaitement clair, je ne dis nullement que Maxence Van der Meersch fut l'apôtre d'un fascisme à la française, de même que son attitude pendant la guerre, si elle fut plutôt prudente et en retrait, ne saurait être décrite comme collaborationniste. De même on ne saurait trouver chez Van der Meersch l'antisémitisme obsessionnel de Paul Carton N'oublions pas cependant pour être complet dans Le Péché du monde ce passage :
Les Juifs abondaient dans le quartier... petits, râblés, le teint olivâtre, vêtus de longs pardessus, de longs pantalons fatigués et de chapeaux mous cabossés, tirant sur le vert... À deux, à trois, ils s'en allaient et parlaient en yiddish, en « youpin », disions-nous, s'arrêtant quelquefois pour discuter avec des gestes. Tailleurs, biffins, ils logeaient en des tanières empestées, à la porte desquelles nous allions chanter et hurler. Il semble que le peuple ait gardé du Moyen Âge une hostilité vague à l'égard de cette race. Il y en avait un, tailleur, passage de la Goutte-d'Or, à qui nous faisions la vie impossible. Nous allions chanter à l'entrée de son corridor notre refrain de guerre : « Et on chassera les youpins,/ Hop hi you hi!/ Et nous les caresserons/ A grands coups de bâton ! »
II sortait, nous lançait des potées d'eau sale, trépignait de fureur au milieu du passage. C'était un homme pale, les pupilles sombres dans les sclérotiques brunes, les cheveux gras et noirs, le type levantin fortement accusé. Il tendait des pièges à rats, quelquefois, le soir.


UN NON-CONFORMISME CROISÉ À UN CHRISTIANISME DE CONVERSION


Le non-conformisme se situe au croisement de l'anticapitalisme personnaliste et de curieuses dérives à resituer dans l'époque et pour l'époque relativement banales. Un non-conformisme situé d'abord dans une mouvance catholique qu'il nous faut maintenant préciser. Car le catholicisme de Van der Meersch est d'abord celui d'un converti, conversion qui rappelle le pari pascalien. Rappelons que le pari pascalien se réfère à la théorie de la grâce puisqu'on sait que Pascal, proche des jansénistes de Port-Royal, fut fortement marqué par ce concept, ce qui fit dire aux jésuites que les jansénistes étaient des calvinistes infiltrés dans le catholicisme. Le pari pascalien consiste à décider de croire en Dieu puisque, par la grâce et donc par l'élection qu'elle procure, si nous croyons, notre pari sera gagnant; si Dieu n'existe pas et que nous croyions, nous ne perdons rien. Le pari vandermeerschéen est relativement différent. Plus que l'empire de la grâce, c'est celui de la nécessité, de l'utilité sociale de la religion. La religion et la tradition protègent la race et renforcent le peuple ; c'est pour cela qu'il faut croire, car cette illusion donne de l'énergie alors que la vérité dessèche. Le pari vandermeerschéen est donc en quelque sorte un jansénisme hanté par la nécessité.
Le christianisme de Van der Meersch est aussi un christianisme marqué fortement par le dolorisme. Tous les textes sont marqués par l'ostentation de la douleur, de la souffrance incarnée dans les corps malades. Pour Van der Meersch la croyance articule nécessité de l'illusion et nécessité de la souffrance. C'est là que nous retrouvons la grâce. En effet ne dit-il pas qu'on pourrait croire que l'immense souffrance vécue par Thérèze Denis est totalement inutile et n'a aucun sens? C'est la rencontre avec Maxence Van der Meersch qui lui donne du sens. Il fallait qu'elle eût vécu cela pour pouvoir en témoigner, apportant ainsi à Maxence Van der Meersch la révélation d'une réalité qu'il ne connaissait pas et par là-même la matière première qui fera de lui un écrivain et un romancier. La rencontre avec Maxence donne du sens aux malheurs de Thérèze; ce malheur comme cette rencontre sont donc l'effet de la providence et la réussite éditoriale de Van der Meersch valide l'utilité de cette souffrance.


LA FICTION DE VAN DER MEERSCH, DES ROMANS À THÈSE


Le temps nous manque pour lire les textes de fiction de Maxence Van der Meersch où nous trouverons souvent de longs passages qui sont autant de discours politiques et sociaux sous forme de monologues ou de dialogues.
Pensons à Car ils ne savent ce qu'ils font... et à la postface de 1941 qui dénonce dans Biaise Rameau ce que fut Maxence Van der Meersch, son nietzschéisme, son « à quoi bonisme », son éloge de la libre pensée.
Pensons évidemment à la conversion de L'Élu qui redouble la propre conversion de Maxence et reprend sur le mode de la fiction l'argumentation développée dans le texte de « L'illusion qui vivifie » :
C'est parce que j'ai moi-même les incertitudes et les doutes de mon héros, Siméon Bramberger, que j'ai écrit L'Élu. Il faut avoir connu le scepticisme, et le pessimisme - avoir considéré la vie, l'existence de l'homme sa destinée, l'intelligence et la conscience humaine comme le simple résultat du hasard - s'être, à tout instant, posé la terrible, la décourageante, accablante question: « à quoi bon? », il faut avoir, durant toute sa jeunesse, été obsédé de la peur de la mort et du néant qui vous attend, pour comprendre la révolte désespérée de mon héros, ses tentatives éperdues pour se créer quelque chose, une foi, un idéal, une espérance, à quoi se raccrocher.
Je pense que beaucoup d'hommes aujourd'hui passent par là. Le même problème nous hante tous: prouver l'existence d'un sens, d'une fin. Des peuples entiers à nos côtés se jettent dans le communisme, ou le national-socialisme dans l'espoir de les découvrir. On érige en mystique, un but suprême à nos efforts, la nation, l'État, le progrès, le bien-être, le bonheur... Machinisme, matérialisme poussent l'homme à chercher en lui-même son but. Vivre pour vivre... J'ai voulu montrer que cela ne suffit pas à l'homme, qu'aucune mystique individuelle et collective du bonheur matériel, de progrès de sciences, de techniques ne nous contentera jamais - que tout cela n'est qu'accessoire, et ne doit pas être une fin pour l'homme. Mais seulement le moyen de réaliser plus parfaitement une mission terrestre que nous sommes en train pour la plupart d'oublier.
Voici un beau manifeste qui résume bien les romans à thèse de Van der Meersch.
Pensons à Invasion 14, au long séjour de Sennevilliers et de Daniel Decraemer dans les prisons allemandes, moment propice à l'introspection et à la méditation et au rêve affirmé d'une réforme spirituelle qui régénérait l'individu et la société.
Pensons à Pêcheurs d'hommes et à sa prédication ouvrière et anticommuniste.
Pensons évidemment massivement à Corps et âmes.
Nous voici à la conclusion
Je crois avoir montré que nous avons bien affaire avec Maxence Van der Meersch à un non-conformisme chrétien de droite. Mais ce positionnement doit être articulé à son activité d'écrivain. Le matériel autobiographique et la biographie de Thérèze en constituent le socle. Il nous reste en effet à déterminer quelle est exactement l'articulation entre intimité et engagement, en quoi la lecture qu'il fait de sa propre expérience personnelle trouve écho, nourrit et justifie l'appartenance idéologique.


TRAVAIL SUR SOI ET PROJET DE RÉFORME SOCIALE, LE MÊME SOCLE


Je vais pour terminer présenter un texte tout à fait étonnant qui s'appelle « Témoignage un » ; ce texte aurait dû être publié dans la revue Études carmélitaines en octobre 1937 à côté du témoignage de Maxence. Ce témoignage n'a pas été publié ; un autre lui a été substitué :
J'ai épousé, très jeune, un mari aussi jeune que moi, emporté, violent, et prodigue de ses forces. Nous nous sommes aimés exactement comme tout le monde. Je ne sais ce que furent au début ses sentiments. Les miens furent ceux de beaucoup de nouvelles épouses: un attachement idéaliste, assez romantique- que n'entachait jamais nulle arrière-pensée sensuelle.
Je sentais bien toutefois chez mon mari le travail de ses sens qui ne me tourmentaient pas. Je vis bientôt qu'il avait à de certaines heures d'autres façons de me regarder, de me désirer. J'en étais heureuse, et, ma foi, assez fière, comme d'une victoire. Je n'ai jamais aimé mon mari avec les sens (sans être pour le moins du monde indifférente ni frigide). Mais j'étais assez contente qu'à de certains moments lui m'aimât ainsi.
Il était ce qu'on est convenu d'appeler « un nerveux », peu robuste, et par ailleurs, nourrissait de grandes mais honnêtes ambitions. Littérature, service social, évolution du monde à aider... Ce fut de lui que vint le premier scrupule. On pourrait résumer par le mot de Claude Lantier le peintre dans l'œuvre de Zola: « Un artiste ne doit coucher qu'avec son œuvre »... Sans raison certaine, il craignait qu'à un abandon trop fréquent aux plaisirs ne correspondît un certain affaiblissement de ses possibilités intellectuelles. Ce n'était encore qu'un confus pressentiment. Des lectures, l'exemple de beaucoup d'hommes célèbres, rapporté par l'histoire, nous confirmèrent la sagesse de ses sentiments. Nous prîmes la résolution, sans viser à l'absolu, de nous contraindre le plus possible à l'abstinence. Mon mari souffrit beaucoup et je souffrais pour lui. Je l'entendais souvent souhaiter l'âge où le désir mourrait pour n'en plus connaître le tourment. Et je voyais comme à de certaines heures ma présence, mon contact, un simple regard de moi, le rendaient malheureux, à en pleurer. C'est ainsi que je compris mon nouveau devoir. C'était à moi de lui épargner la tentation, la souffrance, à ne laisser subsister de moi que ce qu'il pourrait aimer sans péril. J'étais foncièrement coquette. Déjà petite enfant j'avais aimé les rubans et les parures. Je résolus d'y renoncer.
Texte absolument étonnant, non signé et non daté mais dont la présence dans le fonds d'archives aux côtés du témoignage publié de Maxence, qui commence par le célèbre « J'avais 18 ans, j'étais un fils de riche », et qui évoque sa relation avec Marthe, tend à authentifier ce document comme un témoignage de Thérèze, probablement écrit par Maxence.
Ainsi donc l'énergie littéraire suppose la répression sexuelle ; cette répression sexuelle permet l'écriture mais l'écriture épuise ; l'épuisement conduit à l'impuissance d'écrire qui conduit chez Maxence à la dépression.
La souffrance de Thérèze prend sens en devenant la matière première de l'écriture de Van der Mersch, démontrant ainsi l'existence de la grâce, se transmue en témoignage et en engagement.
Ainsi on voit réalisés trois mouvements qui se tiennent ensemble : Thérèze, la femme rencontrée, est à la fois la matière et le moteur de la fabrique littéraire. La répression sexuelle, alimentant l'énergie du moteur d'écriture, transmue par la même occasion l'amour humain en véritable amour selon la hiérarchie posée par Saint Augustin, transmutation qui est au cœur de Corps et âmes, où l'amour pour la petite tuberculeuse transmue en espérance cet incroyable voyage dantesque dans l'enfer des corps putréfiés et ravagés.
Maxence est à la fois l'élu et le sacrifié puisqu'il sacrifie sa vie à l'écriture et sa carrière à l'amour de sa femme mais ce sacrifice est nécessaire, transformant le jeune intellectuel petit-bourgeois en élu et le condamnant en même temps à être crucifié par l'écriture. Enfin l'expérience personnelle met en scène et valide la nécessité d'un nouvel ordre spirituel pour permettre la renaissance de la société et de la « race ».