Conclusions
Michel David

In : Michel DAVID, Bruno DURIEZ, Rémi LEFEBVRE, Georges VOIX, « Roubaix, 50 ans de transformations urbaines et de mutations sociales », Presses universitaires su Septentrion, 2006

 

La lecture de cet ouvrage et du actes du colloque « Roubaix : 50 ans de transformations urbaines et de mutations sociales » qui l'a procédé en témoigne, ce colloque fut un succès. Succès par la qualité des intervenants, des débats et la fréquentation. Succès par la qualité de l'exposition présentée au cours de cette manifestation.
Ce succès est d'abord dû à un choix judicieux des organisateurs sur la période à explorer. En effet, bien souvent, on évoque à propos de la ville de Roubaix l'empilement des procédures de la politique de la ville depuis le début des années 1980. Cette périodisation liée à l'émergence d'une nouvelle politique publique territorialisée dont elle fut, sans nul doute, le laboratoire et l'emblème, conduit à biaiser la perspective qui permet d'apprécier dans la bonne durée les mutations en cours.
Cinquante ans, c'est effectivement la bonne période pour apprécier le début d'une mutation inaugurée par une triple crise : urbaine, économique et sociale et qui a produit un début de redressement significatif par l'invention de nouveaux modes d'intervention publique.
On aurait pu craindre, et cela a été dit par certains, que ce colloque s'affadisse dans une opération de communication au profit de la municipalité dès lors que les intervenants ne cachaient pas, pour la plupart, leur sympathie pour l'aventure roubaisienne. D'autres hésiteront à « désespérer Billancourt » en portant le fer de la critique sur une ville ravagée par la crise et qui affronte, avec courage, des défis majeurs sur lesquels personne n'a aujourd'hui de solutions évidentes.
Ce risque a été évité. Certes, il ne s'agissait pas de nier l'ampleur du redressement en cours qui fait de Roubaix un territoire à la croisée des chemins qui a remporté des succès conséquents : reconstruction d'une offre commerciale, restructuration du centre-ville, succès de la zone franche urbaine et opérations exemplaires de rénovation urbaine, ambition culturelle s'incarnant dans des réalisations comme le Musée, la Condition publique ou la valorisation patrimoniale.
Le colloque a permis aussi de pointer le long cheminement des solutions, la diversité des scénarii qui s'ouvrent au futur, l'ampleur du chemin qui reste à parcourir, confirmant ainsi que la ville, si elle souhaite moins être un laboratoire (au sens où il s'agirait d'expérimenter des politiques hasardeuses dont les habitants parfois contre leur gré sont les cobayes), se pense d'abord comme un chantier. Mais si ce chantier passionne les chercheurs au-delà de la sympathie qu'ils éprouvent pour l'aventure humaine, le courage collectif, c'est parce que les problèmes posés à Roubaix valent comme exemple particulièrement concentré des défis posés notamment aux sociétés urbaines, s'agissant d'espaces urbains touchés par la désindustrialisation, la mondialisation et les mutations de la population sous le coup des vagues successives d'immigration qui se sont ancrées et ont « fait souche ».
Au moment de la conclusion, il nous faut donc évoquer ce que ce colloque a repéré comme chantiers appelant des réflexions futures, des recherches à susciter et à accueillir, des politiques à inventer. On peut, pour faire vite, en repérer sept :


1 - Les mutations des politiques urbaines et des politiques publiques en général.

Certains ironisent sur Roubaix « Jurassic Park » de la politique de la ville, ou parc d'attractions dont le thème serait le «millefeuille » des politiques publiques s'appliquant aux territoires en déshérence. Sans nul doute, la problématique de l'évaluation des politiques publiques s'applique particulièrement sur ce territoire qui bien souvent expérimente, invente les mutations des politiques publiques.
Ainsi faut-il noter que la restructuration du quartier emblématique de l'Alma Gare, qui a pris la forme d'une démolition partielle / reconstruction / réhabilitation anticipait le programme de rénovation urbaine mis en place par le gouvernement actuel, anticipation encore que la création dans ce même quartier de l'Aima, au cœur du périmètre restructuré, d'une Maison de l'initiative et de l'emploi, programme lancé deux ans avant que Jean-Louis Borloo annonce la création d'une centaine de maisons de l'emploi en France.
Anticipation encore quand la ville expérimente un schéma directeur d'intervention de la ville sur les lieux de culte s'inscrivant dans le cadre de la loi 1905 et dans la modernité de la laïcité confrontée aux nouveaux faits religieux.
Anticipation enfin, quand avec le Musée et la Condition Publique, la ville explore de nouvelles typologies d'équipement bien au-delà du classicisme muséal et des scènes nationales.  

Analyser les mutations des politiques publiques, c'est donc, à la fois faire le bilan de la mise en œuvre de ces politiques, mais aussi repérer par des observations pertinentes ce qui s'annonce, parce que ce territoire, pour des raisons qui tiennent à la concentration des problématiques sociales en même temps qu'à la présence d'acteurs particulièrement mobilisés, se présente en général un peu « en avant » des mutations dans le champ des politiques publiques nationales.

2 - Un second chantier concerne bien évidemment la métropolisation : Quels sont les scénarii de la métropolisation ? Quelle cohérence pour la Communauté urbaine ? Quelle pertinence du concept d'aire urbaine qui, de Courtrai à Béthune, enveloppe un continuum urbain de 2 500 000 habitants ; cet ensemble figurerait à la quinzième place des métropoles européennes. Quid de l'invention de la première métropole européenne transfrontalière ? Et bien sûr, quelle place à l'identité roubaisienne, cette fameuse « roubaisiennité » dans une métropole confrontée à plusieurs défis.

3 - Le troisième chantier concerne l'économie urbaine. Ville de mono industrie reconvertie partiellement dans la vente par correspondance, la ville de Roubaix peine à définir une orientation économique. A-t-elle une identité économique forte ? A-t-elle une politique industrielle ? Faut-il s'appuyer sur le patrimoine que représente l'industrie textile pour développer les activités autour du nouveau textile (textile non tissé, textile à haute valeur ajoutée, textile technique) ? Faut-il développer un pôle image aux contours mal définis ? La question reste ouverte.
Économie urbaine encore quand on évoque les mutations du marché immobilier ou encore, de manière plus passionnante, les liens qui se nouent dans un quartier entre les recettes liées au salariat et à l'activité économique officielle, les ressources de la redistribution sociale et celle de l'économie informelle.

Économie urbaine enfin quand il s'agit de penser en quoi la production de valeurs symboliques autour de la requalification d'un bâtiment, de la patrimonialisation d'un héritage, autrefois fortement stigmatisé, a des impacts en production de valeur économique. En quoi produire un nouveau langage fédérateur producteur de fierté, produit à terme des « parts de marché » et des « points de croissance » ?

4 - Le quatrième chantier concerne les mutations de la société politique locale. Roubaix, qui fut l'emblème du socialisme municipal et la terre de mission d'une démocratie chrétienne à forte orientation sociale, a inventé avec quelques autres la démocratie participative et est reconnue pour la richesse de son tissu associatif. La fonction mayorale, analysée par Rémi Lefebvre, est au cœur de la « fabrique du consensus ».
On peut faire l'hypothèse que tous ces déterminants (participation, consensus, associations, fonction mayorale) sont fortement bousculés par une mutation dont on peine à définir les contours.
Scepticisme sur la participation, fragilité associative, profil mayoral beaucoup plus tourné vers l'entreprenariat, apolitisme persistant autour des thèmes de la proximité et du patriotisme roubaisien, mais aussi, repolitisation et émergence de nouvelles forces politiques, rupture d'alliance, changement des modalités de l'engagement, tout cela est en cours et mérite d'être analysé.

5 - Le cinquième chantier porte sur la place des « populations issues de l'immigration » dans la ville. Si on pointe à la fois les réussites et les échecs de l'intégration, on note aussi volontiers les risques ouverts par des discriminations persistantes, créant à terme des logiques de séparatisme culturel, de repli sur l'identité religieuse, de sentiments victimaires pouvant, à terme, fragiliser la cohésion sociale.
Sans nul doute, Roubaix constitue ici une ligne de front, certaines stratégies politiques venant à l'évidence s'y tester. Qu'il s'agisse de la reconfiguration des concepts d'égalité, de laïcité dans une perspective qui certes est fidèle à l'héritage républicain mais laisse une place à la reconnaissance de la diversité culturelle et aux problématiques d'égalité concrète d'une part, et d'autre part, tentation du rapprochement contre certaines formes d'islamisme militant et alter mondialisation fédérées dans le ressentiment victimaire, obsédées par le paradigme de l'héritage colonial qui vient occulter tous les autres déterminants, à commencer par la question sociale.

6 - Le sixième chantier concerne la notion même d'identité territoriale. Un territoire a-t-il une âme ? A-t-il une identité ? Quelle en est la langue, la syntaxe ? Quels sont les rituels et les lieux qui viennent lui donner chair et réalité ? Comment produit-on de l'identité territoriale ? Quelle est l'autonomie de la production symbolique par rapport à la production matérielle ? Comment tenir la tension entre la production d'un langage symbolique du « vivre ensemble » et le marketing territorial installant la ville sur le marché des collectivités locales ? L'identité territoriale est-elle autre chose qu'un artefact de propagande, de marketing et de publicité ?

7 - Le septième chantier interroge la place de la culture dans le développement territorial aujourd'hui. Quels sont les liens entre culture et renouvellement urbain, culture et développement économique, culture et éducation, culture et citoyenneté ? Peut-on échapper à un débat essentialiste sur la culture ? (Qu'est-ce que la culture ? À quelle culture doit-on accéder ? Quelles cultures doit-on reconnaître ?) La culture se limite-t-elle à la production artistique ? Le dépassement de cette définition essentialiste passe par une redéfinition de la culture comme ressource stratégique du territoire au profit des enjeux économiques, éducatifs, citoyens et urbains.
Et on voit bien que le fait de placer la culture au centre du développement peut être à la fois un discours paravent de l'impuissance publique à traiter les questions économiques et sociales comme une reconfiguration de l'intervention publique dont on ne connaît aujourd'hui que les premiers développements.
Ces sept chantiers et quelques autres ouvrent des perspectives importantes dans les relations entre action publique et recherche.
Comme le colloque l'a montré, ces relations sont loin d'être évidentes. La recherche peine à organiser ces relations où elle pointe le risque d'instrumentation et il n'est pas certain que les élus lisent les recherches qu'ils commandent.
De plus, dans un contexte où la « proximité » est devenue le nouveau paradigme de l'action publique, le légitime souci d'action et de concret, de pragmatisme, se mue parfois en rejet d'activités de recherches et d'études.
Si cette critique renvoie d'abord à un souci d'efficacité, elle porte le risque d'un assèchement dramatique de la pensée politique.
Une politique de recherche territorialisée, articulée à l'action, sans lui être assujettie, peut se déployer à travers plusieurs espaces de travail :
- l'archive : comment construire les bases de travail des chercheurs en collectant et sauvegardant l'archive des transformations en cours, et plus particulièrement, les archives de la politique de la ville (sans sacraliser le témoignage qui doit toujours être confronté au travail de l'historien, la mémoire des témoins vivants, des fermetures d'entreprises, des transformations des quartiers) constitue un matériau, une archive orale qu'il est nécessaire de collecter dans les meilleurs délais. Collecter, conserver, mettre en place des animations dans les quartiers pour susciter la collecte, exploiter ces documents à travers des outils pédagogiques en direction des habitants comme des jeunes publics, est, sans nul doute, un enjeu particulièrement important.
- La prospective constitue un autre champ de la recherche. Peut-on anticiper les scénarii du futur et en retour éclairer l'action publique afin que celle-ci, au-delà de la gestion de l'urgence et de la réponse aux problèmes posés par les citoyens et aux opportunités offertes par les politiques publiques, mette en œuvre une logique de transformation durable et donc de développement durable.
- L'observation, car les mutations sont en cours et notre connaissance d'un certain nombre de transformations, est extrêmement fragmentaire. L'anthropologie urbaine pourrait être notamment mobilisée afin d'examiner les transformations du lien social, du lien communautaire, de l'action collective.
- L'évaluation enfin constitue un enjeu particulièrement fécond sur des questions méthodologiques ardues.
Ce programme de recherche territorialisée balayant les enjeux de l'archive, de la mémoire, de la prospective, de l'observation, de l'évaluation ouvre un chantier pluriannuel qui pourrait dans un premier temps s'incarner sur quelques sujets comme par exemple l'histoire de l'Aima, emblème et métaphore de toutes les politiques publiques de la ville depuis trente ans, le patrimoine, les modalités de l'engagement individuel et collectif.